J'abandonne la place et j'invite le hakem à venir, à son tour, essayer l'instrument.
«Je veux bien, dit-il, j'adore la musique; mais je m'aperçois que vous agitez simultanément les pieds et les mains, et que tout votre corps est en mouvement: cela doit être bien pénible: mes doigts ne suffiraient-ils pas à faire le bruit?»
De mes explications sommaires l'Excellence conclut qu'un artiste de mérite doit se borner à taper sur le clavier, et que la mise en mouvement des soufflets est un travail de vil manœuvre tout au plus digne d'un Farangui. Rassuré par cette pensée, il s'assied devant l'orgue, fait signe à deux ferachs de s'allonger à ses pieds et de lever et baisser les pédales, tandis qu'il frappe sur les touches à tort et à travers; la joie de mon élève est sans égale: il crie, rit aux éclats, s'agite sur sa chaise et distribue, en témoignage de satisfaction, une grêle de coups aux serviteurs étendus à terre, tout en se plaignant que ces paresseux ne donnent pas assez de vent. Blessés de ces reproches immérités, les domestiques redoublent d'ardeur; le petit orgue, plein d'air, souffle poussivement et ne tarderait pas à se briser si le directeur du télégraphe ne se rappelait à propos que le soleil baisse et que l'heure est venue de faire la photographie du gouverneur.
Toute la troupe défile devant ma lentille. Le mirza et les officiers d'ordonnance veulent être séparés des serviteurs subalternes, et l'un d'eux a même fait apporter sa petite fille, une gamine de quatre à cinq ans; elle est arrivée sur les bras d'un jeune nègre, qui, au moment où je vais découvrir l'appareil, se précipite au milieu du groupe, dans l'espoir d'avoir, lui aussi, sa noire frimousse dans le nakhche (dessin).
En rémunération de mes peines et en souvenir des flots d'harmonie dont nous nous sommes mutuellement régalés, je demande au gouverneur l'autorisation de visiter les mosquées de Kachan. Il me promet de transmettre ma requête le soir même à l'imam djouma; si cette faveur est accordée, il m'en avisera sans délai.
MIRZA ET OFFICIERS.
11 août.—Le hakem est homme de parole. Son nazer nous a apporté ce matin la permission d'entrer dans la masdjed Meïdan. La construction de cet édifice, situé au centre de la ville dans le quartier le plus populeux du bazar, remonte au quatorzième siècle. L'orientation de toutes les mosquées étant commandée par la position de la Kaaba, vers laquelle le fidèle musulman doit toujours se tourner en faisant sa prière, l'architecte a été obligé de disposer l'entrée principale en biais sur l'axe de la rue. Afin de dissimuler ce défaut, il a ouvert, dans une façade symétrique à celle de la masdjed Meïdan, l'entrée d'une médressè (école) et jeté sur l'angle que forment les deux murs une trompe dont la tête se trouve parallèle à la façade des autres bâtiments.
La mosquée est vaste, traitée dans un bon style, mais le principal intérêt artistique de cet édifice réside dans son admirable mihrab, revêtu de faïences à reflets métalliques; ces émaux égalent en beauté ceux du célèbre imamzaddè Yaya de Véramine. Il n'est pas étonnant de retrouver ici un aussi splendide monument: Kachan est en effet la patrie originelle des faïences à reflets métalliques baptisées du nom de kachys, en souvenir de la ville où elles ont été le mieux fabriquées.
Laissant Marcel admirer à son aise cette merveille céramique, je vais établir mon appareil dans le bazar. Le va-et-vient est continuel: ce sont des serviteurs se rendant aux approvisionnements, des marchands de pêches ou de concombres offrant aux passants leur magnifique marchandise, puis de longues files de mulets et de chameaux chargés de ballots qu'ils transportent dans les caravansérails; la voie est déjà trop étroite pour tout ce monde, et je ne pourrais jamais opérer si quelques dilettanti ne se chargeaient bénévolement de contenir la foule, dans l'espoir de figurer dans l'ax (photographie) en récompense de leur obligeance.