LE P. PASCAL ARAKÉLIAN.

La chapelle est grande; les murs, enduits au plâtre, supportent une voûte décorée dans le goût italien du dix-huitième siècle.

Quelques tableaux de sainteté, peints par les Dominicains anciens possesseurs du couvent, donnent à ce sanctuaire l'aspect d'une église de la Toscane, tandis que de beaux tapis étendus sur le sol rappellent les mosquées musulmanes et amortissent le bruit des pas des arrivants, qui déposent d'ailleurs leurs chaussures à la porte.

Les Arméniens unis sont au nombre de trois cents environ; tout le reste de la population de Djoulfa est schismatique et vit sous la direction d'un évêque nommé par le catholicos d'Echmyazin et de trois prêtres subalternes.

Agenouillés sur de minces coussins, les hommes occupent le haut de la nef. Ils sont vêtus de redingotes croisées sur la poitrine, laissant apparaître une chemise sans col, bordée d'une passementerie blanche; le kolah noir et l'ample pantalon indigo complètent un ajustement qui n'a rien d'élégant. Les femmes sont assises les unes auprès des autres au fond de l'église. De grands foulards drapés avec art sur leurs têtes, des robes de soie taillées en forme de redingote et serrées sur les hanches par une ceinture de filigrane d'argent composeraient un charmant costume, si un épais voile blanc ne venait cacher la partie inférieure du visage et la déformer sous sa pression constante; les Arméniennes portent ce bandeau quand elles sortent, et le conservent même dans leurs maisons dès qu'elles sont mariées. A l'église comme dans la rue, les chrétiennes sont couvertes des pieds à la tête d'un grand manteau de calicot blanc qu'elles savent draper avec une habileté consommée et dont elles ne cessent de manœuvrer les larges plis si elles ont à faire valoir l'élégance de leur toilette ou la forme de leur taille élancée.

La messe commence, chantée sur un ton nasillard par les clercs placés sous la haute direction de Kadchik, qui joint à son emploi de portier, d'écuyer et de valet de chambre celui de maître de chapelle, et n'a pas son pareil pour crier comme quatre au moment où s'égare la voix de ses acolytes.

L'office est écrit en vieil arménien. Les fidèles, cela va sans dire, ne comprennent pas mieux cette langue que nos dévotes n'entendent le latin.

Dans les moments solennels, deux enfants de chœur s'avancent vers l'autel; ils portent à la main de longues hampes de bois entourées de voiles de pourpre et surmontées d'une plaque de cuivre, qu'ils agitent de manière à faire résonner des anneaux de métal enfilés tout autour du disque.

Après la messe, les femmes et les artisans sortent du monastère; les gens de distinction viennent saluer le Père dans un vaste parloir, où les sacristains servent le thé. La réunion est nombreuse aujourd'hui. A l'arrivée d'un chrétien dans une ville persane, il est d'usage que tous ses coreligionnaires lui fassent la première visite et lui souhaitent la bienvenue. Aussi voyons-nous défiler ce matin des représentants de nationalités différentes. Tous n'ont pas assisté à l'office, parce que la plupart pratiquent la religion anglicane ou luthérienne, mais ils se sont néanmoins empressés de venir rendre leurs devoirs aux hôtes du couvent.

L'évêque schismatique, suivi de ses vicaires, fait d'abord son entrée. Nous recevons ensuite MM. Collignon et Muller, gérants d'une importante maison de commerce hollandaise, ils parlent très bien le français et nous invitent à venir visiter leur fabrique d'opium; puis arrive un négociant bagdadien, Kodja Yousouf, accompagné de sa charmante femme; le directeur du télégraphe indo-européen se présente à son tour et après lui un riche Djoulfaien qui marie son fils dans deux jours et vient nous prier d'assister aux fêtes données à cette occasion.