La bonne grâce avec laquelle chacun nous accueille est vraiment touchante.

18 août.—A tout seigneur tout honneur: l'évêque arménien a reçu ce matin notre première visite.

Sa vaste demeure, qualifiée du titre pompeux de palais, longe une rue ombragée par des arbres au feuillage assez épais pour abriter les passants des rayons du soleil et plonger dans une demi-obscurité les porches construits devant les maisons. On pénètre d'abord dans une vaste cour et l'on trouve en face de soi l'entrée de l'église épiscopale; elle est close pendant la semaine; à gauche de la grande porte s'ouvre une longue galerie où reposent couchés dans leurs sarcophages de pierre les corps des évêques arméniens morts en défendant les droits de cette poignée de chrétiens égarée au milieu du monde musulman. A l'extrémité de la salle funéraire se présente une cour, sur laquelle s'éclairent des appartements très modestes.

Le prélat, quoique jeune, remplit avec beaucoup de tact les devoirs difficiles de son ministère. Ses manières sont empreintes d'une parfaite distinction. Une grande robe de cachemire grenat drape sa taille élancée, et un capuchon de soie noire met en relief une physionomie pleine de douceur. Comme tous les hauts dignitaires du clergé arménien, il fait partie de l'ordre des moines: seuls, en effet, les religieux qui ont prononcé des vœux de chasteté et vécu dans les couvents, où ils font de fortes études théologiques, peuvent aspirer à l'épiscopat, tandis que les membres du clergé séculier, autorisés à se marier une seule fois dans leur vie, renoncent à tout avancement dans la hiérarchie ecclésiastique et remplissent les fonctions dévolues à nos desservants.

L'évêque officie toutes les semaines, mais les fidèles ne sont conviés aux cérémonies qu'aux jours de grandes fêtes, car les Arméniens croiraient manquer de respect envers le saint sacrifice de la messe s'ils assistaient à sa célébration quotidienne. Les prélats arméniens relèvent du patriarche d'Echmyazin, le catholicos, qui les nomme et les consacre. Le pape, à leur avis, serait le premier des évêques de la chrétienté et aurait même le droit de présider les conciles: toutefois ils ne sauraient le considérer comme le chef suprême de l'Église.

En somme, les différences qui séparent les schismatiques des catholiques sont si peu importantes, qu'en cas de conversion le baptême arménien est considéré comme valable. Pour les mêmes raisons, les ecclésiastiques disposés à rentrer dans le giron de l'Église romaine n'ont pas à recevoir de nouveau les ordres et sont considérés comme des prêtres suspendus auxquels leur évêque rend les droits sacerdotaux.

Après avoir fait honneur à une collation préparée à notre intention, nous accompagnons le prélat à la chapelle de l'évêché; il veut lui-même nous en faire admirer la splendeur.

Elle est construite en forme de croix grecque et surmontée d'une haute coupole éclairée à sa base par huit fenêtres. Les trumeaux placés entre ces ouvertures sont peints à fresque et ornés de médaillons qui se détachent sur un fond bleu rehaussé d'arabesques d'or du plus brillant effet. Les murailles sont couvertes de tableaux bibliques, œuvres de moines italiens; bien que toutes ces compositions soient traitées avec un mérite inégal, on est frappé, en entrant dans le sanctuaire, de leur chaude coloration, en parfaite harmonie avec les bleus des voûtes, les ors de la coupole et les beaux émaux à fond jaune qui lambrissent la nef. Trois tableaux remarquables sont placés derrière le maître autel: ils reposent sur un revêtement de faïence blanc laiteux, décoré d'anges aux ailes violacées; ces séraphins tiennent des palmes vertes qui forment autour d'eux d'élégantes volutes.

Pas une éraflure, pas une brisure ne dépare l'intérieur de cet édifice: le temps, ce redoutable ennemi de tous les monuments orientaux, n'a laissé dans celui-ci d'autre trace de son passage que cette patine harmonieuse dont il dore toutes les œuvres d'art.