1er septembre.—Hier, à notre retour au couvent, nous avons été prévenus que le sous-gouverneur nous recevrait le lendemain, deux heures après le lever du soleil. A peine l'aurore au voile de safran se dispersait-elle sur la terre, que la voix tonitruante du bon Père a retenti sur la terrasse, où il dort d'habitude auprès de son écuyer Kadchic. Il s'agissait d'étriller nos montures avec le plus grand soin, afin d'entrer dignes et solennels au palais du gouverneur et de racheter par la bonne tenue des cavaliers et de leurs chevaux le misérable état du harnachement.

Tous ces préparatifs nous ayant mis en retard, nous traversons Djoulfa au galop et nous nous décidons à passer à gué le Zendèroud, afin de raccourcir la distance qui nous sépare du palais.

Il y a environ un mètre d'eau dans le fleuve; cependant le courant nous entraîne à la dérive et me donne un vertige qu'il me serait difficile de dominer, si je ne tenais les yeux obstinément fixés sur la rive vers laquelle nos chevaux se dirigent. La berge atteinte, le Père gagne une allée bordée de palais en ruine, traverse les jardins des Tcheel-Soutoun et s'arrête enfin devant une porte basse. Après avoir franchi un vestibule tortueux, nous pénétrons dans une cour plantée d'arbres fruitiers mêlés à des rosiers et à des vignes disposées en tonnelles.

Le représentant du prince nous reçoit sous un talar fort simple; la réception sera néanmoins cérémonieuse, si je m'en rapporte à l'élégance du costume de ce haut dignitaire: koledja de satin violet, abba de poil de chameau mêlé de fil d'or, kolah de fin astrakan taillé à l'ancienne mode.

Le sous-gouverneur passe à juste titre pour un des plus charmants causeurs de la Perse; il parle en savant grammairien le persan de Chiraz sa patrie, et s'exprime néanmoins avec une simplicité dont je lui sais le meilleur gré. C'est à la fois un lettré et un érudit.

Nous avons sérieusement étudié l'histoire de la Perse. Notre interlocuteur ne tarde pas à s'en apercevoir, et l'entretien, prenant dès lors une allure fort attachante, roule sur les hauts faits de chah Abbas. Tout le monde connaît les exploits du grand sofi, la manière dont il échappa au massacre de toute sa famille ordonné par son oncle, chah Ismaïl; les scrupules de son bourreau, homme pieux qui voulut attendre la fin du Ramazan avant de le tuer; sa jeunesse passée dans le Khorassan, son avènement au trône (1585), ses guerres victorieuses contre les Usbegs et les Turcs, l'extension donnée à l'empire à la suite de conquêtes qui portèrent les frontières de la Perse jusqu'à l'Euphrate, ses relations d'amitié avec les Européens installés à sa cour, l'embellissement d'Ispahan devenue sa capitale et l'une des plus belles villes du monde, enfin la richesse et la prospérité auxquelles atteignit sous son règne un royaume qu'il avait disputé à l'étranger et arraché à la guerre civile. Mais les dernières années de sa vie, passées au fond de son andéroun, sont restées couvertes d'un voile si épais, que peu de personnes ont pu le déchirer. L'esprit du roi, hanté par les folles terreurs qui saisissent dans leur vieillesse les souverains orientaux quand, arrivés au terme de l'existence, ils se prennent à redouter l'impatience de leurs héritiers, s'aigrit au point de le rendre injuste envers ses plus fidèles serviteurs.

Chah Abbas ne se contentait pas de se montrer d'une sévérité sans exemple pour les grands de la cour; sa famille elle-même n'échappait pas à sa méfiance et à sa jalousie. Il avait tendrement aimé ses quatre fils pendant leur jeunesse; mais, le jour où il ne vit plus en eux que des successeurs, son esprit ombrageux s'émut et il se prit à considérer les personnes dévouées à ses enfants comme des ennemis personnels pressés de le voir mourir ou de lui ravir la couronne. Il se détermina à ordonner la mort de son fils aîné, Suffi Mirza, en voyant les regards des courtisans se porter avec respect sur l'héritier du trône au moment où il sortait du palais royal.

Les remords qu'il éprouva après l'exécution de cet ordre barbare semblèrent, au lieu de le calmer, exciter encore sa fureur. Le second de ses fils, Khoda Bendeh, était aussi bien doué que Suffi Mirza; ses vertus ne le préservèrent pas des soupçons paternels. Le prince, informé inopinément que son terrible père avait fait prendre et tuer sous prétexte de conspiration un des officiers auxquels il était le plus affectionné, ne sut maîtriser sa colère et son désespoir, accabla le chah des plus amers reproches, et, oubliant toute prudence, tira son épée du fourreau.

Il fut immédiatement désarmé et allait être décapité, quand chah Abbas, sur la prière de ses petits-enfants, consentit à lui laisser la vie, et se contenta de lui faire arracher les yeux.

Un profond désespoir s'empara du malheureux Khoda Bendeh; dans l'état misérable où il était réduit, sa colère et sa haine contre son père s'accrurent de jour en jour, et toutes ses pensées se concentrèrent sur un seul projet: tirer vengeance de son bourreau.