Il avait deux enfants: un fils et une fille. La petite Fatime était adorée de son grand-père, qui ne pouvait se passer d'elle. Seule, comme David auprès de Saül, elle parvenait à apaiser les fureurs du vieillard par ses caresses et sa gentillesse.
Khoda Bendeh écoutait avec une joie farouche tout ce qu'on lui disait de l'affection du roi pour la petite princesse, de l'influence qu'elle avait su prendre sur lui, et de la tristesse où le plongeait son éloignement momentané. La vengeance était prête. Un matin, au moment où l'enfant venait baiser ses paupières d'aveugle, il la saisit et l'égorgea sous les yeux de sa femme affolée, puis il se précipita sur son fils accouru au bruit de la lutte et tenta, mais en vain, de lui faire subir le sort de sa sœur; on parvint à arracher l'enfant, encore vivant, des mains de son père, et l'on avertit chah Abbas. Les exclamations de rage et de désespoir du vieux monarque devant le cadavre de sa petite-fille firent goûter au meurtrier un suprême et sauvage bonheur; pendant quelques instants il savoura avec avidité son horrible vengeance et mit fin à son existence en avalant un poison foudroyant. Oserais-je comparer les fureurs des héros d'Eschyle ou d'Euripide à celles de Khoda Bendeh? Cependant nous ne sommes point en présence d'une fable plus ou moins ingénieuse ou d'une histoire légendaire comparable à celle de la terrible Médée égorgeant ses enfants pour se venger de l'abandon de Jason; cette tragédie, à laquelle il serait bien difficile de trouver un plus épouvantable dénouement, n'est pas un récit composé par des aèdes et transfiguré par des poètes, mais un fait historique, qui s'est passé il n'y a pas trois siècles dans les appartements voisins de ceux où nous nous trouvons.
Le sous-gouverneur s'étonne de notre émotion; à son avis, le souverain est le maître absolu du bien et de la vie de ses sujets; il serait même prêt à excuser et à approuver, dans une certaine mesure, l'action du vieux roi qui, maître d'enlever la vie à son fils, se contenta de le priver de la vue. Il s'arrête néanmoins au milieu de ses souvenirs historiques et nous propose d'aller visiter le pavillon du Çar-Pouchidèh (Tête-Couverte), résidence favorite du prince Zellè sultan lorsqu'il vient dans son gouvernement d'Ispahan.
Cette petite salle, gaie et claire, est bien de nature à faire diversion aux récits tragiques de notre guide. Toute la décoration repose sur un ingénieux emploi de miroirs à facettes et présente beaucoup d'analogie avec celle des Tcheel-Soutoun. Chacun des quatre supports octogones de la toiture s'appuie sur un groupe de quatre demoiselles court vêtues; elles-mêmes soutiennent des têtes de lion qui vomissent des jets d'eau dans une vasque placée au centre de la pièce. Au seul examen de ces sculptures, on reconnaît que les artistes persans n'ont pas l'habitude de modeler des figures humaines; ces statues, les seules que j'aie vues en Perse, ne sont pas dépourvues néanmoins d'une certaine grâce naïve.
Un passage ménagé tout autour du bassin permet d'accéder aux appartements disposés sur chaque côté de la salle. La pièce la plus vaste est meublée à l'européenne et munie d'une psyché que le prince fait habituellement placer devant lui quand il désire suivre des yeux ses mouvements et juger s'ils sont empreints de la grâce, jointe à la majesté, qui siéent à un descendant des Kadjars.
PALAIS DU ÇAR-POUCHIDÈH.
Si Allah s'est montré généreux envers Zellè sultan en lui accordant une brillante intelligence, il l'a peut-être moins gâté au point de vue des avantages physiques. A en juger d'après ses nombreux portraits, le fils du roi est petit et un peu gros; à la suite d'un coup reçu sur l'œil pendant son enfance, une de ses paupières est restée abaissée, et il aurait peu sujet, il me semble, de se montrer coquet. Mais un prince, et surtout un prince oriental, ne court jamais le risque de s'apprécier à sa juste valeur; d'ailleurs, s'il avait quelque velléité de voir la vérité toute nue, ses flatteurs aux aguets ne laisseraient point pénétrer cette impudique personne sans l'avoir auparavant soigneusement voilée.
Le prince Zellè sultan se croit donc proche parent d'Apollon: aussi bien le soin de sa personne et de ses costumes est-il une de ses préoccupations favorites. Il a dans sa garde-robe les uniformes de tous les souverains de l'Europe, les met à tour de rôle, et disait dernièrement au représentant de la maison Holtz, en voyant une charmante photographie du duc de Connaught en uniforme de général anglais:
«Je désire avoir un costume pareil à celui-là.