Je ne sais trop quel rapport on peut avoir la prétention d'établir entre l'atmosphère d'une contrée et la rapacité de ses habitants, mais il est certain que l'Européen lui-même est saisi, dans cette ville, d'un insatiable désir de richesse. A part quelques très rares exceptions, chacun ici trafique et brocante, ouvertement quand il l'ose, ou en cachette si sa situation lui interdit d'avoir un magasin et de traiter des affaires au grand jour. Le mal est inévitable: c'est dans l'air.
Sans irrigation les terres les plus fertiles resteraient improductives. Le fait est constant. Néanmoins l'eau ne suffirait pas seule à assurer de belles récoltes de coton et d'opium: les amendements, appropriés à chaque culture, ont aussi une importance capitale. Les Ispahaniens s'ingénient de toute manière à augmenter la quantité des fumiers, conservent, sans se préoccuper de leur origine, les matières fertilisantes, et recueillent même dans des watercloset primitifs, creusés à ciel ouvert au pied des murs extérieurs des maisons, celles qui sont élaborées par les habitants de chaque demeure. En été ces inodores dégagent des parfums peu agréables; mais l'inconvénient est minime auprès de celui qu'offrent les fosses pendant la saison pluvieuse: bientôt remplies d'eau, elles débordent et entraînent dans les rues des courants fertilisateurs que les habitants cherchent à arrêter en élevant en tout sens de petites digues.
«O terre, mère nourricière, assise sur de solides fondements très antiques; toi qui nourris sur ton sol tout ce qui existe», fais-moi pardonner ces détails trop réalistes.
L'habitude de jeter sur les champs des engrais humains n'est pas nouvelle à Ispahan. Un géographe persan raconte avec bonhomie qu'un de ses riches compatriotes, très entendu en agriculture, traitait souvent chez lui de nombreux amis et ne leur demandait en échange de son hospitalité que de s'égarer, avant de quitter sa demeure, dans les parties les plus retirées de son jardin. Le savant ajoute qu'un des convives, ayant un jour franchi la limite de la maison de son hôte sans avoir tenu ses engagements, reçut de ce dernier les reproches les plus amers au sujet de sa coupable ingratitude. Cette singulière manière de favoriser l'agriculture n'étant pas à la portée de tous les cultivateurs, les propriétaires ruraux ont bâti tout autour de la ville ou des villages une multitude de superbes colombiers.
En arrivant à Ispahan, on serait très porté à croire que les habitants font des pigeons leur nourriture exclusive; il n'en est rien pourtant: cet oiseau est aussi un invité auquel on demande de pulluler et de rester le plus possible dans son nid, car la colombine, mêlée avec les débris des maisons ruinées, est l'amendement le mieux approprié à la culture du melon et de ces magnifiques indevanehs (pastèques) qui composent pendant l'été la nourriture des habitants de l'Irak.
«Les gens d'Ispahan ne mangent que des ordures», dit avec mépris un vieil auteur, sujet sans doute à des douleurs d'entrailles.
Les meilleurs melons ne viennent pourtant pas à force d'engrais. Les plus estimés poussent sur la limite du désert, dans des terres légèrement salées, et doivent leur délicieux parfum au terroir. Au dire des fins connaisseurs, on peut à peine une fois chaque trente ans cultiver le précieux cucurbitacé sur le même emplacement. C'est au moins dans ces conditions que sont récoltés les melons servis au chah.
La grande chaleur commence à tomber; en sortant des jardins, Mirza Taghuy khan nous propose d'aller visiter une ancienne construction élevée au sommet d'un affleurement rocheux situé au centre de la vallée du Zendèroud.
Un belvédère cylindrique, recouvert autrefois d'une coupole et percé à sa base de huit ouvertures symétriquement disposées sur sa circonférence, couronne le point culminant. On reconnaît à la forme des arcatures que cette construction a été restaurée à une époque relativement récente, mais on ne trouve à l'intérieur du pavillon ni une moulure ni un profil permettant de lui assigner un âge certain. Au-dessous de l'édifice central s'étendent les ruines de maisons écroulées, et autour de ces habitations un mur bâti en briques carrées ayant quarante centimètres de côté sur douze centimètres d'épaisseur. Les lits de matériaux sont séparés par des couches de roseaux semblables à celles que l'on trouve dans les vieux monuments de la Babylonie.
L'origine et la destination de ces ruines sont mal connues des Ispahaniens, qui les désignent cependant sous le nom d'Atechaga (autel du feu).