Notre gîte est bien supérieur à celui du village dans lequel nous avons passé la nuit dernière; et, si la langue persane était aussi riche dans ses expressions que la langue espagnole, elle aurait classé notre campement de la veille au rang des plus modestes ventanas, et réservé le titre pompeux de posada au nouveau caravansérail. La cour est spacieuse; on nous a logés dans une chambre blanchie à la chaux, munie de châssis garnis de papier huilé en guise de carreaux; une petite cheminée dans laquelle pétille un bon feu de broussailles achève de rendre cette demeure des plus confortables; au coin de la pièce s'ouvre la porte d'un étroit escalier; je le gravis et parviens à la terrasse, d'où l'œil plonge tout à l'aise dans les maisons voisines.
CARAVANSÉRAIL RUINÉ SUR LA ROUTE DE MARANDE A TAURIS. (Voyez p. [38].)
Au milieu d'une cour, deux jeunes femmes causent avec le maître du logis; ce sont sans doute des parentes, qui, ne se sachant pas observées, laissent leur visage à découvert. Une servante agenouillée sur le sol prépare, avec de la bouse de vache, de la paille hachée et de la terre, l'enduit destiné à réparer les murailles. Un gros chat noir s'avance prudemment et seul paraît flairer la présence d'un étranger: je me dissimule derrière un pan de mur, demande à mon mari les appareils photographiques et les dispose au plus vite, ravie de dérober à la jalousie persane une aussi jolie scène d'intérieur.
Le larcin commis et les châssis enveloppés, nous allons courir la ville. Le bazar, fort bien approvisionné, est tout auprès de notre campement. Les vivres y sont à si bon marché, que les tcharvadars ne résistent pas à la tentation de faire un festin. L'un d'eux, le beau parleur de la troupe, demande à nous présenter une requête, et, tout en dérangeant avec le bout de ses doigts quelques petites bêtes occupées à se promener entre sa chevelure et son bonnet d'astrakan, il réclame, au nom de tous, deux tomans destinés à acheter un mouton et du riz pour se nourrir jusqu'à Tauris. Les bons conseils de M. Ovnatamof reviennent à ma mémoire: je refuse d'abord, puis je demande à mon interlocuteur ce qu'est devenue la somme donnée en acompte à Djoulfa.
«Ne fallait-il pas la laisser à nos femmes et à nos enfants?» répond le bon apôtre.
Cette réponse me touche et j'engage mon mari à avancer les tomans nécessaires à l'acquisition de l'animal.
10 avril.—Je n'ai pas tardé à me repentir de ma condescendance. Ce matin, nos tcharvadars, enhardis par leur succès, réclament une nouvelle avance. Deux heures se perdent en discussions. De guerre lasse, Marcel lève son fouet. Les tcharvadars, se sentant en nombre, font blanc de leurs poignards. Affolée, j'accours, le revolver au poing, et passe à Marcel un second pistolet. Nos ennemis reculent; nous sommes vainqueurs!
A moitié de l'étape, la caravane fait une halte de plusieurs heures devant les ruines de l'un des neuf cent quatre-vingt-dix-neuf caravansérails construits sous chah Abbas. L'édifice est de forme quadrangulaire; ses murs, bâtis en belle pierre rouge et flanqués de tours défensives, permettaient de l'utiliser comme forteresse en temps d'invasion. La porte, en partie écroulée, est ornée d'une charmante mosaïque de faïence bleue et de briques rosées. Ce caravansérail, comme ses pareils, a servi longtemps de repaire à des bandits, et nos valeureux tcharvadars hésitent et tremblent comme la feuille quand Marcel donne l'ordre d'arrêter les chevaux et de décharger l'appareil photographique.
Dès que, reprenant notre marche, nous nous sommes éloignés de ce lieu redouté, l'un des guides s'approche de moi et me dit en confidence: