«Il y a un mois, nous aurions été dévalisés à cette place maudite. Depuis que le prince gouverneur de la province a fait donner quarante coups de gaule sur la plante des pieds du chef de la police de Tauris, les brigands sont moins entreprenants.
—Quel rapport peut-il exister entre ce personnage et des coupe-jarrets? Je ne suppose pas qu'un si haut dignitaire soit tour à tour directeur de la sûreté et capitaine de voleurs?
—Vous vous trompez. Bandits et magistrats vivent dans une bonne intelligence entretenue à nos dépens; cependant, depuis sa dernière bastonnade, le directeur de la sûreté pourchasse ses meilleurs amis.
—Comment pourrait-il s'y prendre, après avoir été dépouillé de son autorité?
—Mais son autorité est toujours la même, réplique mon initiateur aux rouages administratifs de la Perse: quelques jours après lui avoir infligé la juste punition de ses fautes, le prince, n'ayant plus sujet de lui garder rancune, lui a envoyé un khalat ou robe d'honneur pour le consoler de l'endolorissement de ses pieds, et, la semaine dernière, il l'a rétabli dans l'exercice de ses fonctions.
—Cela n'est pas possible; le gouverneur ne peut rendre sa confiance à un homme avili.
—La bastonnade n'a rien de déshonorant. En outre, quel homme serait mieux à même de réprimer le brigandage que le préfet? Il a été en relation avec tous les malandrins de la province et connaît le châtiment auquel il s'expose s'il s'intéresse trop vivement à leurs affaires. Aussi, inchâ Allah (s'il plaît à Dieu), arriverons-nous à Tauris sans encombre, grâce à la sensibilité des pieds de Son Excellence.»
Quel danger d'ailleurs aurions-nous à redouter? Un saint derviche assis sur le chemin de Marande à Sofia, qui appelait à haute voix la bénédiction des saints imams de Mechhed et de Kerbéla sur les passants, ne s'est-il point souvenu fort à propos que le Koran place au rang des plus vénérés prophètes le fondateur de notre religion, et ne nous a-t-il pas souhaité un heureux voyage au nom du Seigneur Jésus et de Madame Marie?
DERVICHE.