On s'explique, en étudiant la constitution géologique du sol, la nécessité de ces immenses travaux.

La Perse est comprise entre les deux hautes chaînes de montagnes l'Indo-Kouch et les monts Zagros; un déluge venu du nord a comblé l'immense bassin limité par les deux soulèvements et formé une vallée étagée en gradins depuis le golfe Persique jusqu'aux plaines centrales. Les terres entraînées avec les eaux ont seulement laissé à découvert des sommets ou des lignes de crêtes se dégageant des alluvions tout comme un rocher émerge au-dessus de la mer: de sorte que l'on passe sans transition de plaines s'étendant jusqu'au désert au cœur des montagnes. Les flancs inclinés et les cimes déchirées, incapables de retenir des terres végétales et par conséquent aussi de porter des arbres ou même des mousses, laissent écouler les eaux pluviales qui filtrent en totalité entre le rocher et le sol pour aller s'emmagasiner dans de profondes vallées souterraines, immenses réservoirs étendus au-dessous de la Perse. Le grand massif de l'Ararat lui-même, malgré ses immenses glaciers, ne donne naissance à aucune rivière.

Ce sont ces nappes d'eaux sous-jacentes que les premiers habitants du pays furent forcés de capter quand ils voulurent fertiliser leur nouvelle patrie. Strabon fait remonter la date de la construction des premiers kanots au règne fabuleux de Sémiramis. D'après Polybe, Ecbatane était alimentée par des galeries souterraines si longues et si antiques, que les Perses eux-mêmes en avaient oublié l'origine. Ces conduits, d'après les auteurs anciens, avaient été exécutés sur l'ordre des fondateurs de la dynastie médique, qui donnèrent pendant cinq générations les produits des terres irriguées aux ouvriers employés à creuser les galeries. Leur tracé était naturellement inconnu des étrangers, et cette ignorance faillit être fatale à l'armée d'Antiochus lancée à la poursuite d'Arsace.

Aujourd'hui les kanots sont généralement des propriétés particulières affermées à des prix très élevés; certains d'entre eux, dans le voisinage de Téhéran, valent de deux à trois millions et rapportent jusqu'à quatre cent mille francs de revenu brut. On estime l'eau fournie d'après une mesure appelée «pierre», équivalant au volume de liquide suffisant pour faire tourner la meule d'un moulin. La pierre d'eau donne un débit de quinze à vingt litres par seconde.

Le vent, qui n'a cessé de souffler en tempête depuis notre départ de Sofia, dissipe enfin les nuages; l'horizon s'éclaircit peu à peu, et les rayons d'un pâle soleil promènent sur la plaine des taches brillantes.

Tout à coup des minarets percent la brume, les faïences bleues des coupoles s'illuminent, et Tauris apparaît à nos yeux surpris, se déroulant magnifique le long d'une rivière qui lui sert sur plus de trois lieues de défense naturelle. Poussée par le froid, la caravane a marché bien meilleur pas que je ne l'avais espéré. Déjà nous apercevons le pont jeté sur l'Adjisou et les premières maisons du faubourg, quand nos gens s'arrêtent, déchargent un mulet, jettent de petits tapis à terre, et, après s'être orientés vers la Mecque, commencent leur prière. Cet accès de religiosité est d'autant moins compréhensible que ces honnêtes musulmans ont apporté jusqu'à présent une médiocre régularité dans leurs exercices de piété.

Je descends de cheval et regarde patiemment voler les corneilles et les geais bleus. Bientôt je comprends la véritable cause de l'arrêt de la caravane. A l'entrée du pont, au milieu de quelques rares auditeurs, un derviche, brandissant une hache, raconte les exploits de Roustem.

Le drôle a grand air et belle tournure; ses gestes sont majestueux, et sa pantomime est si expressive qu'on peut suivre le développement de l'épopée sans comprendre le patois turc dans lequel il s'exprime.

Les citadins ne prêtent guère l'oreille à ces spectacles vulgaires, mais les paysans se délectent au récit des combats du héros contre les dives et les enchanteurs. Les tcharvadars se lèvent enfin et nous invitent à remonter au plus vite à cheval.

Nous franchissons la rivière sur un pont de briques d'une longueur de cent soixante mètres environ, formant en plan une ligne brisée. La largeur du tablier entre les parapets est de cinq mètres. De grosses pierres usées par les pieds des chevaux forment une chaussée à peu près impraticable; aussi bien, quand les eaux sont basses, les voyageurs aiment-ils mieux traverser à gué que de s'aventurer sur le pont. On peut constater alors la singulière construction des avant-becs, tous bâtis fort économiquement avec des pierres tombales chargées d'inscriptions.