Au delà du fleuve commence une longue avenue bordée de jardins fruitiers, dont les singulières portes méritent d'être décrites; elles sont faites d'une épaisse dalle de pierre qui tourne sans effort dans deux crapaudines creusées sur les faces horizontales du seuil et des linteaux; les serrures, tout aussi bizarres, se composent d'un mécanisme auquel on atteint à travers un large trou pratiqué dans la pierre: on manœuvre le pêne avec une clef de bois longue au moins de quarante centimètres. Ces fermetures primitives, d'une solidité à toute épreuve, seraient parfaites s'il ne fallait s'armer, avant de les ouvrir, d'une patience tout orientale. Le propriétaire d'un jardin passe toujours un gros quart d'heure à tourner sa clef dans tous les sens avant de faire mouvoir le pêne, et, quand il a hâte de pénétrer chez lui, il en est réduit le plus souvent à escalader les murs de clôture.
De nombreuses caravanes se croisent à l'entrée de Tauris, dont les faubourgs semblent être le lieu d'élection des mendiants de toute la ville. Routes et carrefours soutiendraient une honorable comparaison avec la cour des Miracles. Des malheureux hâves et décharnés, des vieillards décrépits, gisent le long du chemin. L'instinct de la conservation ne persiste que chez de pauvres enfants, ils implorent à grands cris notre pitié, et, saisissant avec désespoir la bride de nos chevaux, espèrent ralentir notre marche et obtenir une aumône. Le spectacle est navrant, et, quand j'ai épuisé ma monnaie, je suis obligée de presser le pas afin d'échapper à la vue et au contact de ces cadavres vivants.
Cette désolante impression m'aurait longtemps poursuivie si mon regard n'eût été attiré par le drapeau de la France flottant au sommet du mât consulaire. En revoyant ces trois couleurs, emblème de la patrie, j'oublie un instant les misères qui m'environnent, pour reporter mon esprit vers le pays perdu. Absorbée dans mes pensées, je parcours sans le voir un dédale inextricable de rues étroites et tortueuses, et j'atteins enfin, après une heure de voyage dans ce labyrinthe, l'Arménistan ou quartier chrétien de la ville, au centre duquel se trouve le consulat, gardé par une troupe nombreuse de soldats déguenillés.
Les intérêts de nos nationaux sont confiés à M. Bernay, consul d'une remarquable intelligence. Il habite la Perse depuis plusieurs années, parle avec facilité la langue du pays et connaît les replis les plus intimes du caractère persan. Ses instances pressantes nous décident à accepter un petit appartement situé à l'entrée de l'hôtel.
M. BERNAY.
De vrais lits sont dressés, les bagages mis en ordre, les muletiers réglés; des chaises, des tables, des cuvettes garnissent nos chambres; nous allons pendant quelques jours encore vivre à l'européenne.
14 avril.—Tauris est, après Téhéran, la ville la plus peuplée de Perse. Son diamètre ne mesure pas moins de douze kilomètres, et comme étendue elle ne le cède qu'à Ispahan. Elle fut fondée, d'après Hamdoulla Kaswini, en 791, par la sultane Zobeïde, femme du khalife Haroun al-Raschid, en souvenir d'un médecin qui l'avait guérie d'une maladie grave.
Au dixième siècle, Soliman en fit le siège, et, la trouvant belle, racheta à ses soldats le droit aux trois jours de pillage auxquels étaient condamnées toutes les villes prises d'assaut.
Depuis cette époque, la capitale de l'Azerbeïdjan appartint tour à tour aux Abbassides, aux Bouïdes, aux Seljoucides, aux Turcs et aux Russes. Elle fut enfin restituée à la Perse en 1828 à la conclusion du traité de Turkmenchaï. Les tremblements de terre, très fréquents dans le voisinage du massif de l'Ararat, l'ont durement éprouvée. En 1721 elle perdit soixante-dix mille habitants, et en 1780 environ quarante mille. En 1831 elle fut décimée par le choléra; enfin, l'invasion kurde a amené au cours de ces dernières années une famine telle, qu'au printemps la population pauvre de la ville sortait par bandes et se répandait dans la campagne, où elle mangeait le blé encore vert et disputait aux troupeaux les premières luzernes.