Le gouvernement de l'Azerbeïdjan, dont Tauris est la capitale, appartient de droit au prince héritier. Le dauphin de Perse n'est pas toujours le fils aîné du chah, les droits au trône étant exclusivement réservés aux garçons issus de princesses choisies dans la tribu Kadjar, afin que, suivant les traditions tartares, les enfants de grande famille ne soient pas supérieurs en naissance à leurs oncles maternels. Le cas se présente actuellement à la cour de Téhéran. L'aîné des fils de Nasr ed-din ayant pour mère une femme de basse condition, il ne peut, à moins que la nation n'abroge en sa faveur les lois de l'hérédité, aspirer à la couronne, bien que son intelligence et son habileté administrative le rendent plus apte que son frère cadet à gouverner un État agrandi et pacifié par ses soins et ses talents.
Le valyat (héritier du trône) est le second fils du roi. Son précepteur, Mirza Nizam, brillant élève de l'école Polytechnique, a dirigé avec intelligence les études et l'éducation de son pupille. A la suite de plaintes adressées au chah par le clergé de Tauris au sujet de vêtements de coupe européenne portés par le prince, contrairement à certaines prescriptions du Koran, Mirza Nizam a été mis en disgrâce.
Le précepteur, qui apprenait à son élève l'histoire de Louis XIV, du Grand Frédéric et de Napoléon Ier, a été tout d'abord condamné à périr, en punition de sa soi-disant impiété. Gracié sur la prière du valyat, il a été envoyé en exil aux environs de Kachan. Après le départ de Mirza Nizam, l'héritier du trône, bon, mais faible de caractère, est tombé entre les mains du parti religieux, fanatique et arriéré, et a été abandonné sans défense à l'influence des mollahs et de sa mère, véritable sectaire musulmane. Cette fâcheuse révolution de palais a porté des fruits hâtifs: le prince a perdu toute autorité, et ses serviteurs en sont venus à lui voler même ses repas. C'est, prétend-on, à la suite de larcins de ce genre qu'il s'est permis, sans prendre conseil de son entourage, de faire bâtonner le préfet de police. «L'estomac est la source de la joie; si son état est satisfaisant, il n'existe point d'affliction», dit un célèbre poète persan. Le chef de la sûreté avait oublié ses classiques.
Prévenu de la situation faite à son fils et du désordre qui régnait dans la province, le chah a rappelé le valyat à Téhéran, où il vit très retiré, entouré de prêtres et de religieux. Puis, afin de purger la province de l'Azerbeïdjan des brigands et des voleurs, le roi a chargé son oncle de rétablir l'ordre dans l'administration et sur les grands chemins. Ce fonctionnaire, à peine arrivé depuis trois semaines, a fait administrer la bastonnade sans relâche; des mains et des têtes ont été coupées; grâce à l'énergie du prince, le calme, comme l'assuraient nos tcharvadars, renaît dans le pays, naguère encore dangereux à parcourir, et dans la ville elle-même, où de multiples assassinats étaient commis toutes les nuits.
Nous allons faire bientôt la connaissance de ce sévère justicier, car, avant de visiter la ville, il est de bon goût de nous présenter chez le gouverneur de la province, spécialement chargé de protéger les étrangers.
Le consul, fort au courant des règles du cérémonial, a fait prévenir Son Excellence de notre présence à Tauris, et a demandé, selon l'usage persan, le jour et l'heure auxquels il pourra se rendre au palais avec mon mari. L'habitude d'offrir une collation en rapport avec la qualité des visiteurs entraîne chez les musulmans cette complication des relations sociales adoptée aussi par les Européens, tenus de rendre strictement les politesses reçues.
Le gouverneur ayant consulté son devin ordinaire, le calendrier officiel des jours fastes et néfastes, a fait répondre avec une extrême politesse à la demande du consul.
En conséquence, après le déjeuner, M. Bernay et Marcel, personnages trop importants pour sortir à pied, se sont dirigés à cheval vers le palais, précédés d'une nombreuse escorte de soldats armés de fusils et de domestiques chargés de préparer à coups de bâton le passage du cortège à travers les rues étroites du bazar.
Le hakem (gouverneur) a été fort aimable; une collation, composée de pâtisseries douceâtres, a précédé le café et le thé, servis par de nombreux serviteurs; puis les kalyans ont circulé de main en main, offerts d'abord au gouverneur et à son entourage, et livrés ensuite à la foule qui grouillait aux portes et aux fenêtres du talar (salon) afin de jouir du spectacle gratuit de la réception.
Chez les grands fonctionnaires, le biroun ou appartement des hommes étant tout à fait distinct de l'andéroun, réservé aux femmes, cette partie extérieure de l'habitation peut être sans inconvénient ouverte à tout venant. Le plus pauvre hère entre dans le palais d'un gouverneur de province sans timidité ni fausse honte, pénètre dans le vestibule, salue l'assistance, s'accroupit sur les talons après avoir ramené les pans de sa robe sur ses genoux, joint les mains, se tait ou cause s'il en trouve l'occasion, accepte le thé si on le lui offre, et, quand il se retire, nul ne pense à l'interroger. En raison de cet usage, la foule afflue toujours dans les cours, certaine de prendre sa part des distractions gratuites et variées que lui procure la vie du palais. Tantôt ce sont les dernières bouffées d'un kalyan que le plus pauvre gamin est admis au bonheur d'aspirer, ou bien c'est une tasse de café volée au détour d'une porte. C'est encore la bastonnade qu'on voit administrer au voleur maladroit pris la veille au bazar, ou au général chargé de passer la prochaine revue. Les jours de grandes fonctions, comme disent les Espagnols, on distribue les présents du Norouz (nouvel an), on reçoit un noble Farangui, on prive d'un nez ou d'une oreille quelque bandit pris les armes à la main. La vue d'un supplice est une fête pour un Oriental. Ne crions pas à la barbarie: la Perse est aujourd'hui plus civilisée que l'Espagne du dix-huitième siècle offrant en spectacle à la foule, aux jours de réjouissance, un bel autodafé où brûlaient par douzaines juifs et mécréants.