Une allée large et régulière, digne de donner accès dans une capitale, traverse de beaux jardins et aboutit à des prétendues fortifications, composées de fossés remplis d'immondices, de tours en ruine et de courtines démantelées. Au delà de la poterne s'ouvre un bazar ombragé par un plafond de verdure. Le quartier commerçant est presque mort. Bon nombre de gens étendus le long des murs et enveloppés de manteaux fourrés grelottent malgré l'ardeur du soleil; en pénétrant plus avant dans la ville, je constate que deux boutiques sur trois sont fermées; parfois je distingue, à travers les volets entre-bâillés, les négociants allongés au milieu de leurs marchandises. La caravane se traîne péniblement au milieu de ruelles infectes et atteint une grande place, dont l'une des faces est occupée par les bureaux du télégraphe. Plusieurs serviteurs assis sous la porte se lèvent et nous prient, de la part du directeur de la station, d'arriver jusqu'à la campagne, située à trois kilomètres de la ville et où nous serons moins exposés à prendre la fièvre qu'à Chiraz. Il est dur, après avoir passé treize heures à cheval, de se remettre en route, mais il est pire encore d'être en proie aux frissons et au délire.

Nous franchissons de nouveau l'enceinte, cheminons dans la plaine poussiéreuse et, par une large avenue, parvenons à un jardin au centre duquel s'élève une maison bâtie moitié à la persane, moitié à l'européenne. Elle est entourée de parterres de fleurs occidentales; sur la droite s'étendent des carrés de choux, d'artichauts, d'aubergines, qu'ombragent des poiriers et des pommiers d'assez belle venue.

Me voici revenue en pays civilisé!

M. Blackmore, sous-directeur de la station, nous reçoit, met à notre disposition deux pièces meublées de tables et de sièges, et nous demande ensuite la permission d'aller se recoucher, car il est en plein accès de malaria et peut à grand'peine se tenir debout.

«Il y a un autre Farangui à Chiraz, me dit le ferach qui nous a introduits: le docteur Odling, médecin spécial des employés de la ligne télégraphique anglaise. Il viendra certainement vous voir cet après-midi, s'il n'a pas la fièvre comme ces jours derniers.»

En quel pays sommes-nous, grands dieux! Depuis mon arrivée je n'entends parler que de fièvre et de fiévreux.

10 octobre.—J'étais tout occupée à déballer les appareils de photographie et à m'assurer qu'ils étaient arrivés à bon port, quand des cris aigus se font entendre; un instant après, le cuisinier, dépouillé de son kolah, les habits déchirés, se précipite en courant vers la maison.

«Justice! justice! Khanoum; le tcharvadar—que son père brûle aux enfers!—a osé porter la main sur l'esclave de Votre Excellence. Ce chien sans religion m'a volé mon bakchich: il avait pourtant juré de me remettre une étrenne quand il toucherait le prix du louage de vos montures. Châtiez-le; en me trompant, il vous insulte!»

Il s'agit d'une éternelle question de madakhel (bénéfice). Après avoir pris livraison de tous les gros bagages que nous avions confiés au tcharvadar bachy quand nous nous sommes séparés de sa caravane à Maderè Soleïman, nous avons réglé le compte de ce brave homme. Mais à peine nous avait-il quittés, que Yousef, le cuisinier, est venu lui réclamer, à titre de commission, une partie de l'argent qu'il venait de prendre. Le muletier a déclaré qu'il avait été suffisamment rançonné à Ispahan et qu'il était décidé à ne pas donner un chaï (sou) de plus.

Grande fureur de notre féal serviteur! Il a traité le tcharvadar de voleur, de chien, de vermine, de fripon, etc. A ces insultes le muletier a répondu par une volée de coups de poing et a administré à son interlocuteur une maîtresse leçon de politesse. C'est à la suite de cet incident que notre cuisinier, se sentant incapable de répondre à de pareils arguments, a mieux aimé prendre la fuite et se jeter en suppliant à nos genoux.