Je trouve plaisant de connaître le taux du madakhel, et je me mets en quête du tcharvadar bachy. En vain je le cherche à la cuisine, à l'écurie, quand, par hasard, je l'aperçois derrière un massif, fort occupé à gratifier son nez d'une grêle de coups de poing. Inquiet des suites de sa colère, il redoute d'être puni et n'a rien trouvé de mieux que de provoquer une hémorragie nasale et de se présenter à nous comme une victime ensanglantée de la brutalité de Yousef.
«Khanoum, s'écrie-t-il triomphalement, voyez dans quel pitoyable état m'a mis votre méchant serviteur! Je lui avais déjà donné six tomans à Ispahan: aujourd'hui il exige encore de moi pareille somme. Que deviendrai-je si je dois laisser entre ses mains tout mon bénéfice?»
Je ne puis maîtriser un franc éclat de rire. Le tcharvadar bachy, interdit de l'accueil fait à sa miraculeuse invention, reste bouche béante, tout prêt à frapper de nouveau sur son pauvre nez qui tarit: je mets fin à des tentatives en somme fort désagréables pour cet innocent appendice, en laissant entendre au muletier que je ne nourris aucune rancune contre lui, mais que je punirai, au contraire, le cuisinier infidèle; puis je l'engage à aller se débarbouiller au plus vite. A mon retour j'adresse de violents reproches à Yousef et le menace de me plaindre de lui au gouverneur.
«Je me moque pas mal de vous et du gouverneur, me répond-il avec désinvolture: Chiraz est ville sainte; je vais m'enfermer dans la masdjed: bien malin sera celui qui m'en fera sortir.»
Portée sur un pareil terrain, la discussion ne pouvait tourner à mon avantage; je me hâte donc de régler avec une probité des plus regrettables le compte de ce maître fripon.
«Je te chasse, va loger à l'hôtellerie de tes rêves.
—Et mes vêtements déchirés, vous oubliez de me les payer, riposte le drôle.
—Adresse-toi au mouchteïd. S'il héberge des coquins de ta sorte, il doit aussi les habiller.»
11 octobre.—J'ai fait hier plus ample connaissance avec M. Blackmore et le docteur Odling.
Tous deux sont veufs. La fièvre, les chaleurs, l'ennui et le découragement ont enlevé, après un séjour de quelques années, les deux jeunes femmes qui avaient généreusement consenti à venir vivre en Perse. En arrivant à Chiraz, l'une et l'autre avaient essayé de se promener à cheval et de lutter à force d'énergie contre le climat si débilitant du pays; mais l'apparition de femmes non voilées dans la ville avait soulevé une telle réprobation, que leurs maris, accompagnés de nombreux serviteurs, n'avaient pas suffi à préserver ces pauvres exilées des plus grossières insultes: le gouverneur, auquel les deux Anglais s'étaient plaints, avait été lui-même dans l'impossibilité de maîtriser l'émotion de la foule. Mme Blackmore et son amie se seraient peut-être décidées à adopter le costume des musulmanes afin de pouvoir paisiblement sortir de chez elles, mais dans ce cas il leur eût été défendu de paraître en public avec des Européens. De guerre lasse, elles se sont emprisonnées au fond de leur jardin, préférant la réclusion aux injures de la plèbe. Mme Blackmore a succombé l'été dernier; Mme Odling a été emportée par la fièvre il y a trois semaines à peine: je laisse à penser au milieu de quelle tristesse nous arrivons.