Cette année les Européens n'ont pas été seuls à payer leur tribut: la fièvre a tout aussi durement éprouvé la population indigène. Comme à Zargoun, presque tous les enfants sont morts.
Il n'y a pas un Chirazi qui puisse se vanter d'avoir échappé aux accès palustres; les uns sont atteints violemment, les autres ont une fièvre bénigne, mais tout le monde est frappé. Chacun d'ailleurs prend son mal en patience, et personne ne se prive de se gorger soir et matin de melons, de pastèques et de concombres.
La quinine approvisionnée chez les pharmaciens a été rapidement épuisée, et il n'y a plus moyen de s'en procurer aujourd'hui à n'importe quel prix.
Les habitants attribuent la violence de la malaria aux orages exceptionnellement fréquents du printemps. La pente insignifiante de la vallée ne permettant pas aux eaux pluviales de s'écouler, le soleil est devenu brûlant avant que la terre se soit asséchée; aussi les premières chaleurs ont-elles engendré les miasmes pestilentiels qui ont empoisonné la population.
12 octobre.—J'ai consacré toute la matinée à recevoir des visites: d'abord celle d'un jeune médecin indigène, que le docteur Tholozan, son maître, nous a présenté à Téhéran il y a quelques mois; il est bientôt suivi d'un homme aux yeux un peu hagards. Ce dernier personnage, nommé Mirza Salih khan, remplit à Chiraz les fonctions de protecteur des étrangers; il a été longtemps secrétaire à la légation de Londres, mais, avec cette originalité si caractéristique du caractère persan, il s'est empressé d'y apprendre notre langue, tandis qu'il n'entend pas un traître mot d'anglais. Je le soupçonne d'avoir passé maintes fois le détroit pour venir perdre sur les boulevards de Paris le souvenir des rives brumeuses de la Tamise. N'a-t-il pas eu la patience, pendant son séjour en Europe, de faire venir un achpaz (cuisinier) de Chiraz et de le mettre pendant une année entière en apprentissage chez Bignon? Si le protecteur des étrangers ne nous est pas d'un plus grand secours que celui d'Ispahan, l'émule de Carême nous offrira du moins quelque spécimen de son savoir-faire: Mirza Salih khan, en se retirant, nous a invités à aller déjeuner chez lui après-demain et s'est chargé d'annoncer notre visite à Çahabi divan, sous-gouverneur du Fars et tuteur du jeune fils de Zellè sultan.
Le protecteur parti, nous avons été faire un tour dans la ville. O Chiraz, patrie des poètes, pays des roses, des bosquets ombreux sous lesquels chante perpétuellement le rossignol, qu'es-tu devenu aujourd'hui! En parcourant ton enceinte, je n'ai vu que rues sales et mal tenues, monuments chancelants et crevassés sous les secousses des tremblements de terre! Elle ne remonte cependant pas à une époque lointaine, cette ville qui succéda à Istakhar dans l'hégémonie du Fars. Fondée en 695, assurent les auteurs arabes, elle passa tour à tour au pouvoir des différentes dynasties persanes, et atteignit l'apogée de sa prospérité sous le règne de Kérim khan, le célèbre Vakil (régent) qui gouverna l'Iran au milieu du siècle dernier.
Kérim khan avait fait de Chiraz sa capitale afin de se rapprocher des tribus qui l'avaient élevé au trône. Il entoura de remparts sa résidence de prédilection, construisit de beaux édifices, planta en dehors de l'enceinte de magnifiques jardins de cyprès et d'orangers, bâtit, dans le quartier qui a conservé son nom, le palais, le bazar voûté le plus beau de toute la ville, et joignit à ces premières constructions une mosquée, un bain et une médressè.
ENTRÉE DE LA MOSQUÉE DU VAKIL.
Kérim khan est célèbre à Chiraz comme chah Abbas à Ispahan; en passant devant les grands édifices, je ne demande même plus le nom du fondateur, mes guides répondraient invariablement: «c'est le Vakil, toujours le Vakil».