Au bas de la terrasse naturelle sur laquelle s'élevait le palais, coule une rivière dont les eaux cristallines, cachées sous des roseaux et des ginériums, sont habitées par des crabes bleu turquoise. Sur la rive gauche se dresse un rocher presque vertical; trois bas-reliefs d'une exécution bien inférieure à celle des tableaux de Nakhchè Roustem sont sculptés sur les parois. Ces œuvres, exécutées par de mauvais artistes de province, n'ont aucune valeur: les têtes égalent presque la quatrième partie des corps; les draperies sont dessinées sans art ni vérité, et avec une complication de lignes qui rend leur disposition presque incompréhensible. Quant aux parties nues, il est impossible, dans l'art actuel de la sculpture, d'apprécier leur mérite, tant elles ont été défigurées et martelées. On ne peut même reconnaître les personnages représentés. Le roi seul est facile à distinguer, grâce à sa coiffure et à sa longue chevelure bouclée.
BAS-RELIEF SASSANIDE.
L'ensemble de ces monuments, les débris de fortifications bâties sur la montagne, la rencontre, au sommet d'un pic dominant à la fois le Tang Allah Akbar et la vallée de Chiraz, de deux puits à section rectangulaire, d'une profondeur de deux cent douze mètres, m'amènent à penser qu'il serait imprudent de prendre au pied de la lettre les récits des auteurs arabes faisant remonter à l'époque de la ruine d'Istakhar la fondation de Chiraz.
Le site choisi par les Sassanides pour y faire graver leur image est d'ailleurs charmant et mérite bien les vers enthousiastes qu'Hafiz lui a consacrés. En montant sur les rochers on voit se développer tout entières les belles chaînes de montagnes qui emprisonnent la vallée, tandis qu'en suivant des yeux le cours sinueux du Rokn-Abad, le regard se porte au loin sur un lac de sel formé par les eaux descendues des montagnes.
«Déjeunons à l'ombre des arbres et des ginériums», a dit le docteur Odling.
Les domestiques étendent sur le sol une nappe bien blanche, posent devant chacun de nous des assiettes, des verres de cristal, des pièces d'argenterie ciselées par les joailliers du pays. Ce luxe de très bon goût me paraît si surprenant que je me prends à regarder les sassanides de pierre, prête à les voir partager mon enthousiasme. Hélas! «ne s'étonner de rien» est depuis longtemps leur maxime favorite.
Vers le soir, nous reprenons le chemin de Chiraz; mais, au lieu de rentrer directement à la station du télégraphe, je demande à aller voir les petits enfants du docteur. La nounou, très prévoyante, a fait une grande toilette aux deux bébés et s'est parée elle-même de ses plus beaux atours. C'est une musulmane que le docteur a prise à la mort de Mme Odling. Il a fallu le croissant et la bannière pour arracher aux grands dignitaires du clergé local la permission de la garder chez lui. Les immenses services que le docteur rend à la population, la crainte de le voir quitter la ville, ont seuls déterminé l'imam djouma et le mouchteïd à autoriser le séjour d'une femme chez un infidèle.
Les difficultés les plus graves n'étaient pas encore surmontées: il était nécessaire de vaincre la répulsion instinctive de la nourrice elle-même, qui eût mieux aimé donner le sein à un singe ou à un petit chat qu'à un enfant chrétien. Il a donc été convenu qu'elle recevrait cent krans de gages mensuels,—une fortune dans le Fars,—qu'elle aurait droit à une robe de soie par saison, et disposerait d'une servante chargée d'entretenir et d'allumer son kalyan, l'usage de la pipe et du tabac étant, prétendait-elle, merveilleusement propre à exciter la sécrétion du lait.
14 octobre.—La trêve accordée par la fièvre à M. Blackmore nous a permis de faire ce matin une nouvelle excursion hors de la ville et de visiter les tombeaux d'Hafiz et de Saadi, les deux célèbres poètes dont Chiraz s'honore d'avoir été le berceau.