Le premier de ces deux édifices, désigné sous le nom d'Hafizieh, est situé à l'entrée d'une vallée fertile arrosée par un large canal qui déverse ses eaux dans la plaine de Chiraz. Un sarcophage d'agate, orné de belles inscriptions empruntées aux œuvres du défunt, est devenu le centre d'un cimetière où se font enterrer des admirateurs du poète désireux de reposer auprès de lui.

Hafiz naquit à Chiraz au quatorzième siècle. Ses débuts dans la vie furent des plus humbles. Avant de sacrifier aux muses il pétrissait du pain. Le succès de ses œuvres s'affirma rapidement et le jeune mitron ne tarda pas à devenir le compagnon favori des plus grands princes de son temps.

Les œuvres d'Hafiz forment un recueil de cinq cent soixante-neuf ghazels (sortes de sonnets), encore très populaires, bien que chargés de comparaisons et d'hyperboles. Elles sont parfois si énigmatiques qu'elles partagent avec le Koran le droit d'être admirées sans être comprises et de servir d'oracle: on les ouvre au hasard afin d'y chercher un bon conseil, quelquefois même la réponse à une pensée ou à un vœu. Ces pratiques superstitieuses, connues dans la langue persane sous le nom de téfanik, peuvent être comparées aux sortes Virgilianæ de l'Europe du moyen âge.

Hafiz, tout le premier, a bénéficié du singulier privilège attaché à ses œuvres. Les docteurs et les mollahs de Chiraz menèrent grand bruit avant de laisser rendre les derniers devoirs à un écrivain qu'ils accusaient d'athéisme. Ses amis obtinrent qu'on ne le condamnerait pas sans chercher un augure dans ses odes; on tomba successivement sur deux passages où le poète, tout en avouant ses erreurs, se réjouissait à l'idée d'obtenir une place en paradis. Le sort en avait décidé et les plus intraitables dévots durent se soumettre à ses arrêts.

Les ghazels, qui valurent à leur auteur le surnom d'Anacréon de la Perse, se chantent tantôt comme des couplets propres à exciter au plaisir, et parfois, au contraire, se récitent comme des hymnes destinés à rappeler aux hommes graves et sérieux les délices de l'amour divin. Ces deux interprétations ne sont pas contradictoires, car chez plusieurs classes de suffites, les sensations naturelles de l'homme sur la terre, et l'attrait immortel qui porte l'âme vers son créateur, sont inséparables. Pourquoi s'étonner si un poète imbu de cette étrange philosophie associait de la façon la plus bizarre des genres bien différents?

La confusion qui règne dans les poésies d'Hafiz, l'extrême licence de quelques-uns de ses écrits, n'empêchent pas les Persans de placer ses œuvres en tête des plus belles productions littéraires de leur pays. Les lettrés savent ses odes par cœur, les gens du peuple aiment à déclamer ses ghazels les plus connus; il n'est pas jusqu'au plus pauvre hère qui n'ait au fond de son sac quelque anecdote plus ou moins spirituelle dont le célèbre poète est toujours le héros:

«Hafiz habitait Chiraz quand la ville tomba au pouvoir de l'émir Timour (Tamerlan), me dit un vieux derviche chargé de nous escorter jusqu'au jardin; le conquérant tartare envoya sur-le-champ quérir le poète et lui tint à peu près ce discours:

«J'ai subjugué la plus grande partie de la terre, j'ai dépeuplé un grand nombre de villes et de provinces pour augmenter la richesse de Samarkande et de Bokhara, les deux roses fleuries, les deux yeux de mon empire, et cependant, toi, misérable poète, tu prétends donner Samarkande et Bokhara en échange du signe noir qui relève les traits d'un beau visage!»

«—Hélas! prince, je dois à cette prodigalité la misère dans laquelle vous me voyez plongé.»

«Timour, ravi de cette réponse, s'attacha le poète chirazien et le combla de ses faveurs.»