En quittant le tombeau d'Hafiz, nous remontons une route embaumée tracée au milieu de jardins dont les murs de clôture sont tapissés de roses sauvages, et nous trouvons, à l'extrémité du chemin, le monument funèbre de Saadi, l'auteur du Bostan (le Verger) et du Gulistan (la Roseraie). La tombe du poète est placée dans une chapelle précédée d'une cour carrée; elle est couverte d'une pierre tumulaire en calcaire tendre et ornée d'inscriptions. L'édifice a été construit ou du moins restauré à l'époque de Kérim khan.

Cheikh Moslih oud-din Saadi, ou tout simplement le Cheikh, ainsi que l'appellent les Persans, naquit à Chiraz en 1194 de notre ère. Il parcourut presque toute l'Asie, prit part aux expéditions dirigées en Syrie contre les croisés, fut quelque temps prisonnier des chrétiens et composa après avoir regagné sa patrie les poésies auxquelles il doit sa célébrité. Ses œuvres écrites en prose et en vers, plus faciles à comprendre que celles d'Hafiz, sont entre les mains de tous; les enfants apprennent à lire dans le Gulistan aussi bien que dans le Koran.

Les contes de Saadi, dont on ne saurait trop louer le style net et concis, se terminent par des réflexions morales appropriées au sujet; ses ghazels et ses kacidas, tenus pour les plus parfaits modèles du beau langage, ne sont pas, plus que les contes, chargés de ces hyperboles et de ces figures outrées d'un usage si fréquent dans la poésie orientale. On ne peut cependant, malgré le mérite littéraire du Gulistan et du Bostan, entendre, sans en être choqué, certains vers auxquels les Persans, à l'exemple des anciens, n'attachent aucune importance. Privés d'offrir des bouquets à Chloris, ils se dédommagent en tressant des couronnes à Alexis.

Mais l'éternel honneur des deux poètes chiraziens sera d'avoir fixé la syntaxe du persan moderne.

NOURRICE MUSULMANE. (Voyez p. [431].)

La langue parlée à Téhéran et dans toutes les provinces du nord et du sud dérive du pehlvi, forme altérée du perse, et serait même, en cette qualité, un des types les mieux caractérisés du groupe indo-germanique, si la religion musulmane, en imposant le Koran aux vaincus, n'avait introduit dans l'iranien un très grand nombre de racines sémitiques qui ont défiguré le vieux langage. Malgré cette transformation, on est frappé, dès que l'on commence à comprendre les sujets du chah, des nombreuses analogies que leur idiome présente avec le grec, le latin, l'allemand et l'anglais.

La phrase affecte l'allure latine, le verbe est le plus souvent rejeté à la fin; la syntaxe rappelle en simplicité celle de la grammaire anglaise; les verbes irréguliers sont peu nombreux; les mots s'agglutinent entre eux comme en allemand. De la facilité avec laquelle se forment les mots composés sont nés un très grand nombre d'auxiliaires, qui, en s'ajoutant à un substantif, constituent des verbes nouveaux. Un de ceux qui sont le plus fréquemment employés est le verbe kerden (faire). L'usage en est si commun qu'il se transforme même, suivant la qualité de la personne à laquelle on s'adresse, en nemouden (paraître), fermouden (ordonner). Ce n'est même pas une des moindres difficultés de la langue que de savoir si votre interlocuteur a droit au kerden, au nemouden ou même au fermouden, le Persan, très pointilleux sur les questions d'étiquette, attachant la plus grande importance à ces détails, et jugeant le plus souvent à la manière dont on le traite de la considération qu'il doit témoigner à un étranger.

Ainsi, pour inviter à regarder, on dit à son domestique «regard faites»,—à son égal «regard paraissez»,—au roi ou aux membres de sa famille «regard ordonnez». Quant à moi, en ma qualité officiellement reconnue de doouletman (gentilhomme) et d'akkaz bachy dooulet farança, je m'attribue le droit de traiter de pair toutes les excellences persanes, et je serais à contre-cœur forcée de châtier à coups de cravache le malotru qui, en me parlant, emploierait le verbe kerden.

D'ailleurs, afin de ne pas m'embrouiller dans cet écheveau grammatical, j'ai adopté un formulaire diplomatique des plus simples: dès que j'arrive devant un gouverneur ou un personnage important, je commence par lui déclarer que j'ignore les finesses et les élégances de la langue, ayant eu en fait de professeurs les tcharvadars racolés tout le long de la route. Grâce à cette précaution préliminaire, je me contente d'employer l'auxiliaire kerden, et je donne du chuma (vous), au lieu du nemouden, du fermouden et du tachrif (votre honneur) que m'octroient généreusement les parents les plus rapprochés de Sa Majesté.