Outre le verbe kerden, il est deux autres mots caractéristiques du persan qu'on peut jeter à tort et à travers dans la conversation sans courir grand'chance de se tromper. L'un est mal, qui dans l'acception la plus générale exprime les relations de possession et d'appartenance; mal s'emploie aussi bien en se plaignant du frisson, malè tab (résultat de la fièvre), qu'en parlant d'un vieux monument désigné sous le nom de malè gadim (bien de l'antiquité); l'autre ta, dont le sens est assez difficile à rendre en français et que l'on ajoute toutes les fois qu'il s'agit d'objets multiples; ainsi do ta yabous se dit pour deux chevaux, cé ta tcherag pour trois lampes, etc. En sachant agréablement varier l'emploi de ces deux substantifs et du verbe kerden, on est toujours certain de ne pas rester à court dans une conversation. Beaumarchais prétendait qu'avec goddam on ne manquait de rien en Angleterre; le vocabulaire persan est plus compliqué que le dictionnaire anglais, puisqu'à moins de savoir trois mots on ne peut se sortir d'affaire.

Il est bien encore un quatrième vocable fort nécessaire à connaître, mais il n'est pas utile de le mentionner, car il résonne si souvent aux oreilles et ponctue les phrases d'un accent si vigoureux, qu'il suffit de passer une heure avec un Persan pour retenir à tout jamais le mot poul (argent).

16 octobre.—La fièvre a réapparu chez nous: notre hôte, le jardinier, deux palefreniers sont sur le flanc depuis hier au soir. Marcel vient d'être, à son tour, saisi d'un frisson violent et grelotte, étendu sur un sac de paille. Le manque de lit européen est bien dur à supporter pendant un accès: les transpirations abondantes du deuxième stade rendent tout à fait gênants les vêtements que l'on est forcé de conserver; j'en ai fait la dure expérience à Maderè Soleïman. Sur ma demande, le docteur Odling vient d'arriver; il a trouvé Marcel assez légèrement atteint, M. Blackmore en très mauvais état, les serviteurs plus ou moins malades. J'ai également reçu la visite du jeune élève du docteur Tholozan. Ce brave Mohammed porte, malgré ses vingt-cinq ans, le vieux costume des médecins, car, en Perse comme en France au temps de Molière, le pelage plus que le talent inspire confiance au malade. Coiffé d'un volumineux turban de cachemire à fond blanc, vêtu d'une robe de laine grise recouverte d'un manteau de soie violette, notre ami, quand il se montre de dos, a un aspect des plus respectables. Il est accompagné de l'Esculape en chef du palais, son respectable père, auquel il doit succéder un jour, le sacerdoce médical étant héréditaire dans sa famille depuis plusieurs générations.

Tous deux viennent nous engager à passer chez eux la journée de demain. Cette visite sera d'autant plus intéressante que les mœurs médicales des Persans sont tout au moins bizarres.

Les praticiens iraniens ne connaissent pas l'anatomie, car il leur est défendu de faire une autopsie et de se souiller au contact du sang. Il est étonnant que, placés dans des conditions si mauvaises, ils puissent pratiquer avec succès quelques opérations, telles que celle de la taille. En général, ils se contentent d'ordonner aux malades des remèdes de bonne femme, dont ils se transmettent la recette de père en fils, et quelques préparations conseillées par Avicenne. Leur nullité scientifique les mettant dans une situation très fausse envers les médecins du télégraphe ou des légations, ils redoutent infiniment le concours des chers confrères européens et ne permettent aux clients d'appeler en consultation un Farangui que pour lui faire supporter la responsabilité de la mort.

Les malades eux-mêmes éprouvent une répugnance instinctive à se confier à un chrétien. Si, vaincus par la souffrance et dans l'espoir de guérir, ils veulent bien se prêter à un examen, la famille tout entière pousse les hauts cris, parle de profanation, d'impiété, et aime mieux généralement laisser mourir le patient que d'encourir la réprobation du clergé.

La mère du docteur Mohammed a été victime de cet incroyable fanatisme. Il y a un an à peu près, le docteur Odling fut appelé auprès de cette estimable dame: la tendresse que le hakim bachy avait pour elle, les prières de son fils, avaient décidé le premier praticien du pays à porter ce terrible coup à l'édifice médical indigène.

La malade refusa d'abord de se laisser examiner, et le docteur se retirait en déclarant qu'il lui était impossible de la soigner sans la voir, quand elle se décida enfin à se montrer au Farangui. Elle avait une hernie étranglée. La réduction fut tentée sans succès; une opération chirurgicale était de la dernière urgence. Le mari, consulté, déclara qu'il n'oserait jamais prendre une pareille responsabilité et qu'il devait au préalable avertir sa famille, et surtout celle de sa femme. On envoya querir les parents les plus rapprochés; ils délibérèrent pendant trente-quatre heures avant de se mettre d'accord; et, quand enfin M. Odling fut autorisé à agir, il était trop tard: la gangrène avait envahi le corps de la malheureuse femme, il ne restait plus qu'à recueillir son dernier soupir.

Si l'on n'exige pas des médecins persans une grande science, on rétribue bien maigrement leurs soins. Après une longue maladie terminée par un heureux dénouement, les gens de moyenne condition payent la visite à raison de cinquante centimes; les intrigants, à force de marchander, obtiennent sur ce prix une réduction de cinquante pour cent; les chefs religieux ne donnent rien et se contentent de promettre leur protection ou leur appui. Cependant la clientèle du haut clergé est toujours la plus recherchée, parce qu'elle entraîne des profits indirects.

Un exemple entre mille.