—C'est impossible: ce remède n'est pas noble», reprend sentencieusement le hakim bachy; puis, après un quart d'heure de silence, qu'interrompent seuls les glouglous des kalyans, il s'informe cependant de la dose d'arsenic qu'on peut administrer sans danger, et me propose enfin de me conduire dans son andéroun.

Femmes du père, femmes du fils, jeunes filles, enfants de différents ménages, paraissent vivre en bonne intelligence; je suis évidemment au sein d'une famille patriarcale.

Les khanoums m'engagent de nouveau à prendre du thé, du café; puis c'est à qui tâtera mes gros souliers de cuir, défera les lacets afin d'examiner les crochets de cuivre, essayera mon casque de feutre sans témoigner de dégoût (ô les braves femmes!), fouillera mes poches, s'extasiera sur les objets qu'elles contiennent, et me priera de lui en expliquer l'usage. Le mouchoir, surtout, que ces dames ont pris tout d'abord pour un tapis de prière, a eu l'honneur de les intriguer sérieusement. J'ai dû opérer à plusieurs reprises afin de leur apprendre qu'il est aisé de se moucher sans se servir exclusivement de ses doigts, ce que toute Persane avait cru jusqu'ici impossible.

Le costume de mes élèves ne diffère guère de celui des musulmanes d'Ispahan, cependant les jupes sont plus longues que dans l'Irak et descendent jusqu'au mollet. Le type chirazien est élégant; mais pourquoi faut-il que les femmes les plus laides et les plus décrépites soient aussi les plus désireuses de faire reproduire leurs traits? J'ai trouvé d'ailleurs un moyen poli de satisfaire les vieilles admiratrices de mes talents de photographe. J'introduis un châssis vide, je fais poser mon modèle pendant trois minutes dans une attitude mal équilibrée, et finalement je déclare que l'épreuve est manquée, faute d'une immobilité suffisante. J'ai utilisé trois fois aujourd'hui cette formule simple et peu coûteuse, et bien m'en a pris, car j'ai pu, grâce à mon stratagème, photographier la fille et la bru de mon hôte et conserver une glace avec laquelle il m'a été possible de répondre au désir du gouverneur, fils aîné de Zellè sultan.

FEMMES DE CHIRAZ.

En rentrant à la station, j'ai trouvé le jardin envahi par une suite nombreuse; elle escortait le petit prince, exilé de Chiraz sur l'ordre de son père et confiné dans la montagne, où l'on a moins à redouter les fièvres qu'en plaine. Sous prétexte de faire une promenade à cheval, cet enfant a quitté son campement et a demandé à venir se reposer à la station du télégraphe. La vérité est qu'il voulait mettre à contribution l'akkaz bachy dooulet farança, dont la réputation s'étend beaucoup plus qu'il ne serait nécessaire.

Le jeune prince a un air digne et posé qu'on retrouverait difficilement en France, chez un gamin de son âge. S'il joue et s'il rit, ce doit être en cachette, car il reçoit les témoignages de respect de sa suite et des agents du télégraphe avec un sérieux des mieux étudiés. Se montrer en toute occasion grave et solennel est la recommandation favorite des précepteurs iraniens. L'équitation, le maniement des armes, l'endurcissement du corps et de l'âme complètent l'éducation d'un grand seigneur persan.

Djellal-Dooulet paraît avoir bien profité des excellentes leçons qui lui ont été données: il manie son poney comme un centaure, abat au vol les oiseaux rapides et paraît inaccessible à la frayeur.

Par surcroît le jeune prince a reçu une éducation libérale. Il commence à entendre le français, connaît les classiques de son pays et promet de devenir un parfait gentilhomme, si on ne le gratifie pas, d'ici à deux ou trois ans, d'un lot de femmes légitimes et illégitimes.