La plus ancienne de toutes les mosquées de Chiraz, et par conséquent la plus intéressante à visiter, fut bâtie en 875 sous le règne d'Amrou ben Leis, aussi célèbre par sa piété que par ses guerres contre les successeurs du Prophète. Comme son frère Yacoub, il entretint d'abord des relations de bon vasselage avec les khalifes de Bagdad et gouverna pendant quelques années l'Irak, le Fars, le Khorassan, le Séistan et le Tabaristan sous le titre d'«Esclave du Commandeur des croyants». Sa soumission était pourtant plus apparente que réelle. Peu de temps après son accession au trône, nous disent de vieux manuscrits persans, il ordonna aux chefs de mille cavaliers de paraître devant lui avec une masse d'or à la main. En les voyant au nombre de cent, un cri douloureux s'échappa de sa poitrine: «Oh! pourquoi la Providence ne m'a-t-elle pas permis de conduire cette armée au secours de Hassan et de Houssein dans la plaine de Kerbéla!» «Souhait bien digne, ajoute pieusement l'écrivain chiite, de procurer à ce prince une belle et grande place aux régions de l'éternel bonheur.»
L'homme religieux était doublé chez Amrou ben Leis d'un profond philosophe. Vaincu dans une campagne dirigée contre un chef tartare soulevé à l'instigation des khalifes de Bagdad, il fut fait prisonnier. Le soir venu, il s'était assis à terre et laissait à un soldat le soin de préparer quelques grossiers aliments au fond d'un vase de cuivre, à large panse et à ouverture étroite, quand un chien s'approcha; l'animal enfonça la tête dans le récipient, puis, entendant du bruit, et ne pouvant se dégager à temps, s'enfuit au galop, emportant avec lui marmite et potage.
Le monarque prisonnier éclata de rire, et, comme les soldats s'informaient des motifs de cette gaieté si peu en harmonie avec sa triste situation, il leur répondit: «Ce matin encore l'intendant de ma maison se plaignait de ce que trois cents chameaux ne suffisaient point à transporter mes provisions de bouche; voyez comme mon service est simplifié ce soir: un chien enlève sans peine mon dîner et ma batterie de cuisine.»
Malgré les dégradations des arceaux, des murs et des portiques ruinés par les tremblements de terre, le vieux temple d'Amrou ben Leis conserve encore un aspect imposant.
Au milieu de la cour, à la place occupée d'habitude par un bassin à ablutions, j'aperçois un petit monument carré, bâti en pierre, flanqué à chaque angle d'une tour de peu d'élévation et copié, assurent nos guides, sur la Kaaba de la Mecque.
La Khoda Khanè (Maison de Dieu), tel est le nom de l'édicule, est veuve de ses toitures et se présente aux fidèles sous un aspect bien attristant.
Vers le sommet des tours s'enroule une belle inscription d'émail bleu turquoise encastrée dans la pierre. Ce document, consacré à la gloire d'Allah, nous apprend que la construction remonte à l'année 1450. Cette date doit être exclusivement attribuée à l'édifice dont nous considérons les ruines, mais ne saurait faire préjuger de l'époque où fut primitivement fondé le monument dont la «Maison de Dieu» occupe la place. En faisant le tour des murs extérieurs, nos guides nous signalent en effet une grosse pierre noire engagée dans les décombres. Ce moellon célèbre, connu sous le nom prosaïque de dick (marmite), joue dans le sanctuaire chirazien un rôle à peu près analogue à celui de la pierre noire de la Kaaba. Quelle est ma surprise en reconnaissant dans ce caillou vénéré un bloc de porphyre absolument pareil, comme forme et ornementation, aux bases des colonnes achéménides de Persépolis!
CUVE A ABLUTIONS DE LA MASDJED DJOUMA. (Voyez p. [449].)
Si nous n'étions pas les premiers Européens qui eussions visité la masdjed djouma, la légende qui veut faire de Chiraz une ville moderne eût déjà été combattue, car il ne me semble pas possible, étant donnés la position de la base achéménide et le respect que les citadins de génération en génération professent pour cette pierre noire, qu'elle ait été fortuitement apportée de Persépolis; un pareil déplacement serait d'ailleurs tout à fait contraire aux idées et aux habitudes des Arabes. Il existait donc à Chiraz, aux temps des Darius et des Xerxès, une grande cité ornée d'édifices de pierre.