Peut-être ne restait-il, au moment où les conquérants musulmans envahirent le Fars, aucun vestige de l'ancienne cité, mais on ne saurait admettre que les Achéménides aient bâti des palais de pierre, c'est-à-dire des demeures royales, loin de tout centre d'habitations, et que, dans un royaume où les plaines fertiles et bien arrosées sont si rares, la vallée de Chiraz ait été précisément délaissée à l'époque la plus prospère de l'histoire de Perse, sous le règne des souverains qui faisaient de leur pays originel leur séjour de prédilection. J'ai déjà fait pareille remarque en visitant, aux environs de Chiraz, le petit monument de style persépolitain, les forteresses voisines de ce palais et les puits du Tang Allah Akbar.
TOMBEAU DU SEÏD MIR AKHMED. (Voyez p. [450].)
En s'éloignant de la Khoda Khanè, le mollah qui nous accompagne se dirige vers la plus ancienne partie de la mosquée. Elle est constituée par une salle longue et étroite, ornée à l'une de ses extrémités d'un vieux mihrab de pierre d'un grossier travail.
Au-dessus de ce spécimen d'un art encore barbare s'étend, en revanche, le plus ravissant plafond de mosaïque de cèdre et d'ivoire qu'il soit possible d'imaginer. Grâce à quelques restaurations faites avec une extrême habileté, cette charmante marqueterie est en bon état de conservation et rappelle à mon souvenir, sous une forme plus délicate et plus élégante, les mosaïques de bois et d'ivoire que l'on fabrique aujourd'hui au bazar. Le style archaïque de l'écriture permet d'attribuer à ce plafond une date très voisine de la fondation de la mosquée.
Mon brave mollah ne me tiendra quitte ni d'une pierre ni d'un coin noir. Tout auprès de la porte extérieure, sous une niche obscure, il me fait remarquer une belle cuve de porphyre. Elle est taillée en forme de prisme à douze pans; chaque face est séparée de sa voisine par une colonnette s'appuyant sur une base en forme de vase d'un très beau caractère.
En résumé, la mosquée djouma, malgré son état de ruine, malgré les nombreuses mutilations qui ont enlevé toute unité à son ensemble, est encore un des monuments les plus intéressants de la Perse musulmane. L'introduction d'une Kaaba au milieu de la cour centrale, la base achéménide découverte au pied des murailles de la Khoda Khanè, la vieille partie du sanctuaire, son singulier mihrab, ses plafonds charmants, la cuve de porphyre, peut-être empruntée à un édifice antique, signalent d'une façon toute particulière ce temple à l'attention et à l'intérêt de l'archéologue. La masdjed djouma paraît avoir servi de type à toutes les mosquées de Chiraz et en particulier à la masdjed Nô (mosquée Nouvelle), toujours désignée sous ce nom, bien qu'elle ait été bâtie en 1300 environ, sous le règne de l'atabeg du Fars, Ali bou Siad. Cet édifice, d'une dimension colossale (il recouvre près d'un hectare), ne paraît guère avoir souffert des secousses des tremblements de terre: à part quelques fissures dans les grands arcs, il est en assez bon état d'entretien et contraste par sa propreté relative avec la masdjed djouma.
La médressè Baba Khan serait assez éloignée de la masdjed Nô, si l'on était obligé, comme en Europe, de fouler prosaïquement le sol des rues, mais dans la patrie d'Hafiz les ailes poussent, il faut le croire, aux plus vulgaires prosateurs, car c'est en grimpant tout d'abord sur les terrasses que nous prenons la route de l'édifice.
«Quel chemin d'écureuil nous fais-tu suivre, machallah? ai-je demandé à mon guide.
—Le chemin le plus court, Çaheb: les jardins ou les cours étant très rares et les rues, déjà fort étroites, se trouvant en partie couvertes, il existe une double vicinalité; aussi bien, tout bon Chirazien est capable de se diriger sur les terrasses avec autant d'aisance que dans les rues et les bazars, et ne se décide à dévorer la poussière que s'il monte à cheval ou s'il est forcé de sortir en plein midi.