25 octobre.—Je m'étais promis d'aller avant mon départ remercier mon aimable compatriote des bons moments qu'elle m'avait fait passer, et je me suis rendue dans ce but à la ville.

Bâtie sur le modèle des maisons musulmanes, la vaste habitation de Mme Fagregrine est claire et bien aérée. Plusieurs «belles à figure de lune» s'y étaient donné rendez-vous et attendaient avec impatience mon arrivée. En honnêtes provinciales, elles n'ont point encore adopté les modes de la cour. A mesure qu'on descend vers le sud, les robes s'allongent: à Téhéran, où le climat est frais, elles arrivent à peine à mi-cuisse; à Ispahan les jupes atteignent le genou; à Chiraz, où l'on étouffe, elles tombent jusqu'au mollet.

La morale y gagne-t-elle? je n'en puis juger que par ouï-dire. «Celles de nos femmes qui n'ont point failli n'ont jamais trouvé l'occasion de se mal conduire», m'assurait dernièrement un vieux Chirazien. J'aime à croire qu'il était misanthrope.

Après une conversation toujours amenée sur les mêmes sujets et agrémentée des mêmes questions: «Pourquoi travaillez-vous? Combien votre mari a-t-il de femmes?» je me suis remise en selle et j'ai été retrouver Marcel dans un jardin planté d'orangers superbes et de rosiers de toute taille et de toute espèce qui s'étage en terrasse autour du Bagè-Takht, copie moderne des jardins suspendus de Babylone. Les fleurs blanches et carminées se sont flétries aux chaudes ardeurs du soleil, mais les arbres du verger ploient sous le nombre des grenades, des coings doux, des oranges et des citrons musqués. Le poète perd à cette transformation; le philosophe se console en goûtant à ces fruits exquis de n'avoir pas été témoin de la période de la floraison.

LE BAGÈ-TAKHT.

26 octobre.—Nous l'avons échappé belle: on vient de déclarer la faillite d'un riche banquier de la ville. Le passif atteindra cinq cent mille krans, somme colossale pour le pays. Grâce à Dieu, nos lettres de crédit ne sont pas payables chez ce financier. Nous ne nous sommes pas moins empressés d'aller toucher chez un de ses confrères les trois cents tomans qui doivent nous être remis. Ah! ce n'est pas petite affaire que de compter trois mille krans! La cérémonie, plusieurs fois retardée, a été fixée à ce jour. M. Blackmore a mis à notre disposition l'agent du télégraphe chargé de la vérification des monnaies; le banquier a délégué son expert, et ces deux personnages en ont désigné un troisième, suprême arbitre appelé à trancher toutes les difficultés.

Le papier-monnaie n'existe pas, le toman d'or est rarement accepté dans les campagnes; nous sommes donc obligés de nous charger de krans d'argent, monnaie de valeur variable suivant le titre, la date de l'émission, le pays où on les reçoit, la contrée où on les donne, et enfin en raison de la dépréciation que leur ont fait subir en les rognant, ou en les passant à l'eau régale, les divers banquiers entre les mains desquels ils ont séjourné.

Le bailleur s'assied au milieu d'une salle, dont il ferme soigneusement les portes, de façon à n'avoir pas à se préoccuper des allants et des venants; il vide sur le tapis un sac de pièces, les saisit à pleines mains et les dispose en piles régulières, de façon à pouvoir compter les tas en longueur et largeur.

Cette première opération terminée, la partie prenante visite à son tour tous les krans, les fait résonner sur une pierre, rejette les plus douteux. Les deux experts discutent, crient, s'injurient, entaillent le métal avec un canif, le flairent et font un lot des pièces sur la valeur desquelles ils ne peuvent s'entendre. Elles sont remises au troisième augure, qui coupe un bras à l'une des parties, une jambe à l'autre et arrive toujours à mettre d'accord les deux adversaires. L'argent, jeté dans un sac, est porté à son légitime propriétaire. Celui-ci doit à son tour le compter et finalement l'enfermer dans une caisse assez solide pour enlever aux domestiques toute idée de faire des emprunts à son trésor, et assez petite cependant pour être gardée sous la tête pendant les repos de caravane. Tant que les charges sont aux mains des tcharvadars, gens probes et méritants s'il en fut jamais, on peut être sans inquiétude: à moins que la caravane ne soit dépouillée par les voleurs, le dépôt sera fidèlement rendu; malheureusement on arrive à l'étape, les muletiers remettent alors à chacun les colis lui appartenant et n'en répondent plus jusqu'au moment où ils les rechargent de nouveau. L'obligation de monter la garde autour du coffre-fort, que signalent son poids et la nécessité de l'ouvrir presque tous les jours, devient alors un véritable assujettissement.