La réception de nos fonds terminée, il s'agit de trouver de bons chevaux et de préparer notre prochain départ.

Dès son arrivée, Marcel s'est préoccupé de la route que nous aurions à suivre pour atteindre le golfe Persique. Depuis l'insuccès d'Eclid nous avons renoncé à gagner la Susiane par la montagne des Bakhtyaris, quitte à prendre plus tard une voie moins dangereuse et plus abordable. Restent donc en présence deux itinéraires conduisant à Bouchyr: l'un, qui passe par Kaseroun et Chapour, est suivi par toutes les caravanes, la poste et les voyageurs; l'autre, beaucoup plus long, se dirige sur Firouz-Abad et offre un intérêt tout particulier, en raison des constructions voûtées élevées auprès de cette ville. En outre, si nous choisissons le chemin de Firouz-Abad, nous pourrons nous détourner pendant quelques jours de notre route et visiter le palais de Sarvistan, dont on nous a parlé déjà à Maderè Soleïman, et les plaines de Darab, c'est-à-dire tout l'ancien Fars.

Nous nous sommes arrêtés à cette dernière solution, bien qu'elle nous force à prolonger de trois semaines la durée de notre voyage et à supporter des fatigues d'autant plus grandes que nous allons abandonner les voies de caravanes. Je n'entends pas désigner sous le nom de «voie de caravanes» une route bien empierrée ou simplement tracée (cette merveille ne se trouve pas en Perse), mais un chemin frayé sur lequel s'exerce quelque trafic.

Nous voilà donc obligés de former notre convoi, de louer à la journée muletiers et chevaux, et de nous en rapporter à la grâce de Dieu pour nous tirer d'affaire par la suite. De crainte des voleurs, Marcel s'est décidé à confier nos gros colis à un tcharvadar qui les portera chez le gouverneur de Bouchyr; il gardera seulement les bagages journaliers: appareils photographiques, batterie de cuisine, vêtements de rechange et couvertures.

Demain de vigoureux chevaux me mèneront loin de la capitale du Fars,—Allah bénisse Chiraz! L'un ou l'autre nous n'avons cessé d'y être malades depuis notre arrivée.

27 octobre.—Maudits soient le madakhel, les Persans et la fièvre! Ce matin je me suis levée avant l'aurore afin de terminer les préparatifs du départ, vérifier si les khourdjines contenaient les provisions que j'ai ordonné d'acheter, inspection indispensable quand on veut éviter de mourir de faim; puis, tous les paquets achevés, j'ai attendu. A neuf heures, les chevaux commandés pour la pointe du jour n'avaient pas paru; un domestique envoyé à Chiraz est revenu à midi: les bêtes étaient en chemin et allaient arriver incessamment. Vers trois heures, un bruit de bon augure a retenti sur le sol carrelé disposé devant la maison; je suis sortie et me suis trouvée en présence de deux yabous si maigres, qu'ils auraient pu servir de pièces anatomiques. L'un était borgne, l'autre boiteux. L'imagination s'avouait impuissante à définir leur couleur. Tous deux portaient au garrot une plaie énorme causée par le frottement d'un bât mal rembourré et trop lourdement chargé; ils n'avaient pas plus de poil sur la peau qu'un tambour de basque; une brise légère les eût enlevés comme un cerf-volant. Une nuit a suffi pour transformer en squelettes ambulants les brillants coursiers qu'on nous a présentés hier et dont Marcel, trop confiant, avait payé d'avance la location!

J'ai refusé de laisser mettre nos selles sur des rosses à peine dignes de porter des picadors. Mon mari s'est courroucé contre le tcharvadar, a réclamé les chevaux choisis; le muletier s'est mis à pleurer et a confessé qu'il ne possédait pas d'autres animaux. C'est un tour d'Arabet, l'Arménien qui nous a été recommandé par le P. Pascal et qui vient d'être promu cuisinier au lieu et place de Yousef: ces honnêtes serviteurs ont toujours quelques nouvelles combinaisons dans leur bissac. Arabet a prélevé une forte prime sur le prix de la location et a conseillé au muletier d'emprunter deux bonnes bêtes, de nous les amener et de leur substituer au dernier moment ses haridelles légitimes. Notre ardent désir de quitter au plus vite la patrie de la fièvre était un sûr garant que nous aimerions mieux chevaucher le balai des sorcières que de prolonger notre séjour. Que faire, en effet? Nous avons la chance d'être tous deux sur pied en même temps! Refuser les chevaux? Obliger les domestiques à rendre la prime? Mais ces fils de chien éloigneront les tcharvadars et retarderont ainsi notre départ! Le muletier a promis, au nom d'Allah et du Prophète, qu'il changerait les bêtes dès que nous arriverions dans le pays où les tribus s'occupent d'élevage; nous avons fait semblant de croire à une parole aussi solennelle, et, après avoir fait nos adieux au très obligeant M. Blackmore et à l'excellent docteur Odling, nous nous sommes mis en route, accompagnés de deux golams de la maison de Çahabi divan. Sans l'intervention de ces vaillants guerriers, nous risquerions, en notre qualité de chrétiens, de voir tous les villages du Fars se fermer devant nous et même de ne pas trouver de vivres à acheter.

O Rossinante, après toutes tes infortunes tu n'avais pas une tournure plus pitoyable que le bidet efflanqué sur lequel je viens de faire cette étape! Si encore le cavalier, par sa noble mine, rachetait l'éticité de sa monture! Hélas! je n'oserais pas me comparer au chevalier de la triste figure.

Après avoir longé les murs en partie éboulés de la capitale de Kérim Khan, traversé les vignobles où l'on récolte le vin si renommé de Chiraz, passé en vue d'un pont, le Pol-è-Fœsa, jeté sur la rivière, nous avons atteint, vers le soir, un pavillon bâti à l'entrée d'un magnifique jardin appartenant au gouverneur du Fars.

Le site était enchanteur, le ciel d'une admirable sérénité, la campagne calme et paisible. Les ombres d'Hafiz ou de Saadi voletaient sans doute autour de ma tête: n'ai-je pas voulu faire des vers! mais la muse m'a si durement repoussée que j'en suis encore toute meurtrie. Mon imprudence était impardonnable: étais-je aujourd'hui montée sur Pégase?