Kérabad, 28 octobre.—L'homme propose et les serviteurs disposent. «L'étape est fort longue, et, afin de gagner Kérabad avant la chaleur, nous partirons à minuit.» «Tchechm (sur mes yeux)», avaient répondu à l'unisson les tcharvadars et les golams; mais, à minuit, golams, muletiers, domestiques, qui nous avaient éloignés du chemin de Sarvistan afin de venir s'installer dans un campement agréable, ont prétexté la nuit, les voleurs, la crainte de perdre les sentiers, et ont fait durer si longtemps la confection de leur thé et le chargement des bêtes, qu'à six heures du matin seulement ils ont été prêts à se mettre en route. Je n'étais pas à trois cents pas du jardin, que mon cheval s'abattit et précipita sur le sol ma personne flanquée de toute son artillerie. Allah est de plus en plus grand, car je me suis relevée sans autre dommage que des habits déchirés et un canon de fusil légèrement faussé. Une litanie de peder soukhta! et une volée de coups dont l'effet a été plus actif que les injures ont démontré à ma monture la nécessité de reprendre position sur ses trois ou quatre pieds; mais, quand elle a été debout, j'ai refusé de continuer la route sur le cheval de l'Apocalypse et me suis emparée du mulet d'Arabet, animal à la jambe sûre et à l'œil vif, sans paraître m'apercevoir du mécontentement de ce dévoué serviteur. «Un mulet ne saurait convenir à un personnage de votre rang, me dit-il.—Je te cède tous mes droits à tomber de cheval avec dignité», et je me suis bravement installée sur la bête aux longues oreilles.

A peine en branle, la caravane s'est engagée dans une montagne sauvage, en partie couverte de buissons noueux et rabougris. De tous côtés courent, semblables à des poules de basse-cour, une multitude de perdreaux rouges, beaucoup plus effrayés du bruit des chevaux que des coups de fusil tirés par le plus jeune de nos golams, un beau garçon du Loristan, à la chevelure bouclée et aux yeux intelligents, qui brûle à tort et à travers la mauvaise poudre de Sa Majesté et jette aux oiseaux, en guise de plomb, des balles coupées en quatre.

Après deux heures de marche, nous contournons un massif de rochers, et brusquement nous nous trouvons en présence du plus étrange des spectacles: au fond d'un cirque formé par des montagnes aux lignes majestueuses et sévères, s'étend un lac bleu foncé; une ceinture de neige, éblouissante de blancheur, fait ressortir les tons sombres des eaux et la chaude couleur des rochers qui les dominent.

Tel se présenterait un paysage polaire noyé dans la brillante atmosphère d'un climat tropical, telle s'offre à nos yeux la Dariatcha (Petite Mer). L'hiver, le lac, grossi par les apports de rivières salées, couvre la plaine; l'été, les eaux se retirent lentement et, à mesure qu'elles s'évaporent, déposent sur les terres l'épaisse couche de chlorure de sodium que nous avions prise tout d'abord pour de la neige.

Les bords du lac sont peu fertiles; cependant une petite tribu abritée sous des tentes de poil de chèvre, ou sous des nattes de paille soutenues par quelques piquets, cultive des plantations de tabac, dont les feuilles veloutées viennent jeter une note de verdure tout à fait inattendue auprès de la plage étincelante.

Comme les peuples heureux, la Dariatcha n'a ni histoire ni légende; ses eaux profondes n'ont jamais été complices d'aucun crime: elles sont si lourdes qu'elles soutiennent les corps à leur surface et que nul désespéré n'est jamais parvenu à se noyer dans leurs flots. En revanche, il suffit de s'y plonger un instant pour en sortir cristallisé comme une boule de gomme roulée dans du sucre candi.

Aveuglés par la réflexion du soleil sur le sel, nous maudissions les tcharvadars et les golams dont la paresse nous forçait à voyager en plein jour, quand le cheval que je montais ce matin s'est subitement affaissé. On a déchargé la pauvre bête, on l'a frappée avec l'espoir de la contraindre à se relever et de l'amener jusqu'au village de Kérabad que ses murs d'enceinte signalent à l'horizon. Peine perdue: elle avait succombé à une insolation. Attristés par la mine pitoyable de l'animal, touchés du désespoir larmoyant des muletiers, nous avons laissé nos gens déferrer l'infortuné yabou, et nous avons pris les devants afin de gagner Kérabad avant la nuit.

M'y voici enfin, à sept heures du soir, après une étape d'une longueur inaccoutumée. Nous avons parcouru huit farsakhs, au dire de notre hôte. Le farsakh dans ces pays perdus est-il de six, de huit ou même de dix kilomètres? Nul ne saurait le dire, si ce n'est mes reins qui opinent pour des farsakhs exceptionnels. L'estomac, en revanche, ne se fatiguera pas de ce soir: la chaleur de la journée a décomposé les viandes; à cette heure avancée on ne peut tuer un mouton; quelques concombres et une grande sébile de lait aigre restent seuls à notre disposition. En fait de draps de lit, je possède un pantalon et un habit rapiécés; un casque de feutre me sert de traversin; le sol sur lequel je vais m'étendre est tourmenté comme le dos d'un chameau: des rats dansent une sarabande effrénée à travers les fagots placés auprès de moi; des araignées géantes se promènent sur les murs. J'aurais pleuré sur mon sort si, dans mes cauchemars de jeune fille, je m'étais vue en si piteux équipage!

Sarvistan, 29 octobre.—Les malheurs s'abattent sur nous comme la grêle sur les gens ruinés. Marcel, se sentant fatigué et craignant un accès de fièvre, s'est administré avant de partir plus d'un gramme de quinine. L'exagération de la dose, combinée avec le mouvement du cheval, n'a pas tardé à lui donner de telles douleurs qu'il s'est jeté sur le sol et s'est trouvé dans l'impossibilité d'aller plus loin.

Vers dix heures la température est devenue insoutenable; les golams nous ont représenté que nous ne pouvions rester ainsi immobiles en plein soleil, sans bois pour préparer quelques aliments, sans eau pour abreuver les chevaux; tant bien que mal, ils ont assis Marcel sur le mulet de charge, et nous avons gagné en ce triste équipage une enceinte de terre flanquée de tours.