LA FEMME D'UN MARCHAND D'EAU DE ROSE.

Tout comme les bonbonnes sèment leur eau de rose, j'ai failli arroser de mon sang les rochers du chemin. Dans un passage très difficile, où les chevaux avaient à descendre sans le secours d'une main courante sept ou huit degrés de soixante à quatre-vingts centimètres d'élévation, j'ai jugé prudent, instruite par les fâcheuses expériences des petits ânes, de mettre pied à terre et d'abandonner à mon mulet le soin de sa sécurité. Bien m'en a pris: je n'avais pas quitté ma selle depuis deux minutes, que la bête dégringolait la tête la première de marche en marche et allait, heureusement, tomber dans la rivière après avoir mis en marmelade tout son harnachement. Il ne fallait rien moins qu'un accident aussi grave pour faire sortir la femme du marchand d'eau de rose du kadjaveh où elle se tenait blottie. Ce passage traversé, nous avons franchi un dernier tang très étroit dominé par un château connu sous le nom de Kalè Dokhtar (Forteresse de la Fille). Je mesure des yeux la hauteur vertigineuse des remparts au-dessus du chemin, car les guides, depuis ce matin, me rebattent les oreilles de merveilleuses légendes ayant trait à ce nid d'aigle. Je dédie la suivante aux figaros, perruquiers et inventeurs d'eau capillaire des deux mondes.

FIROUZ-ABAD.—INTÉRIEUR DE LA SALLE CENTRALE. (Voyez p. [480].)

Zal, le père du célèbre Roustem, le héros légendaire de tous les contes persans, étant un jour à la chasse, vit sur la tour de la forteresse une jeune fille belle à rendre jalouse la lune dans son plein. La princesse, qui n'était autre que la fille du roi de Caboul, retenue prisonnière dans le château, aperçut Zal et l'aima. Après s'être longtemps contemplés à distance, les deux amants trouvèrent monotone cette situation ultra-platonique et cherchèrent le moyen de «couronner leur flamme»; mais, à moins d'emprunter à l'amour ses propres ailes, Zal ne pouvait songer à s'élever jusqu'à sa bien-aimée. Désespéré de l'insuccès de toutes ses tentatives, il grossissait de ses larmes les eaux du torrent, quand un expédient des plus ingénieux se présenta à l'esprit de la dame. Elle dénoue ses longs cheveux, en laisse dérouler les bruns anneaux jusqu'au pied de la tour et permet ainsi à son amoureux d'escalader, à l'aide de cette poétique échelle, les murs élevés qui la retenaient prisonnière. Laquelle des deux, de la belle ou de l'histoire, a été le plus tirée par les cheveux?

Le défilé étroit au-dessus duquel s'élève la Kalè Dokhtar était jadis fréquenté par de nombreuses caravanes; des souvenirs glorieux s'attachaient peut-être à la défense des passes, car, vis-à-vis de la forteresse et sur les parois d'un rocher qui surplombe la rive droite du sentier, s'étend une de ces grandes réclames sassanides traitées en forme de bas-relief et destinées à apprendre aux siècles futurs les exploits guerriers des souverains de l'Iran. L'épisode, représentant un combat de cavalerie, paraît traité dans un beau sentiment, mais il est difficile d'apprécier la composition à sa juste valeur: si l'on se place à courte distance, on n'embrasse pas d'un regard d'ensemble le tableau, long de plus de vingt mètres; si l'on s'installe sur le chemin, il est impossible, eût-on des yeux de lynx, de distinguer les détails du bas-relief, tant la pierre est dégradée.

Au sortir de la gorge, qui débouche brusquement sur une plaine verdoyante, s'élèvent, au-dessus d'un monticule naturel situé sur la rive droite de la rivière, les grandes ruines du palais de Firouz-Abad.

L'édifice s'annonce sous un aspect des plus imposants, mais semble à première vue beaucoup plus massif que celui de Sarvistan. Dès que l'on a pénétré à l'intérieur de la construction, on est frappé de la simplicité du plan et de la majesté d'une ordonnance que n'embellit aucun décor. On entre d'abord dans un large vestibule voûté communiquant au moyen de grands arceaux avec quatre pièces symétriquement disposées par rapport à l'axe du vestibule et du monument. La nef précède une vaste salle recouverte d'une coupole ovoïde que les constructeurs semblent n'avoir osé claver qu'après en avoir réduit l'ouverture. La pièce centrale est mise en communication par une porte percée dans l'axe du vestibule avec une cour remplie de décombres au milieu desquels poussent des figuiers sauvages, et, par des baies voûtées, avec deux pièces absolument semblables à la première: celle de gauche, comme toute la partie qui regarde Firouz-Abad, est à moitié ruinée; celle de droite est en parfait état de conservation. Les portes d'accès et les niches destinées à les équilibrer dans l'ornementation générale sont décorées de moulures en plâtre imitées des formes caractéristiques des baies persépolitaines. Sur la cour se présente l'entrée des nombreuses chambres affectées au harem; au fond de l'une d'elles, couverte d'une voûte en berceau, débouche l'escalier d'un vaste souterrain, semblable à ces zirzamins que les Persans habitent pendant l'été, et qu'ils abandonnent le soir pour leurs terrasses.

Tout l'ensemble de la construction, y compris les demi-colonnes engagées dans les parements extérieurs, est bâti en moellons à peine dégrossis; les matériaux employés aux voûtes sont taillés en forme de dalles plates et mis en œuvre comme le seraient des briques.

La plaine au milieu de laquelle s'élève le palais est couverte de monticules de terre et de débris de poteries, derniers vestiges de maisons abandonnées. Au-devant du grand vestibule s'étend encore un lac artificiel dont les eaux, amenées par une dérivation souterraine de la rivière, s'écoulent au milieu des broussailles et des pierres éboulées qui formaient autrefois les parapets. Tout cela est triste au possible, et engendre une mélancolie qu'il est malaisé de secouer en parcourant ces ruines depuis si longtemps abandonnées aux dévastations des hommes et des siècles.