7 novembre.—Nous sommes venus passer la nuit dans un village d'assez pauvre apparence à l'entrée duquel des hommes et des femmes étaient occupés à battre du riz. Marcel se perfectionne et en remontrerait en susceptibilité à un fonctionnaire indigène des plus pointilleux. Ne s'est-il pas avisé de se fâcher tout rouge contre notre hôte, le ketkhoda, parce que ce malheureux ne nous avait pas salués à notre arrivée avec tout le respect dû à Nos Excellences? Mon mari était dans son droit, car les golams ont surenchéri sur ses témoignages de mécontentement et ont tellement pétrifié le coupable, qu'il est venu s'excuser et affirmer qu'en nous voyant en si mince équipage il ne s'était certes point douté de l'importance de nos personnes. Sur cette flatteuse explication, nous avons jugé habile de nous montrer bons princes et de laisser au chef du village l'honneur de baiser humblement un pan de nos jaquettes. Cette affaire était à peine terminée que nous voyons se faufiler par l'entre-bâillement de la porte le serviteur du naïeb de Sarvistan.

«Le portrait du naïeb est-il prêt? demande-t-il pour la centième fois.

—Va-t'en au diable, toi, ton maître, vos ascendants et descendants! Si tu reparais, je te fais administrer cent coups de bâton.

—Excellence, c'est deux cents coups que je recevrai si je reviens les mains vides auprès du naïeb.

—En ce cas, ajoute mon mari, je vais te les remplir.» Et le voilà écrivant de sa plus belle main une lettre brève, mais dont les termes concis ont dû combler de joie le destinataire.

Firouz-Abad, 8 novembre.—Hier, à la tombée de la nuit, un chant d'un charme bizarre, composé sur un rythme assez lent, mêlé de notes graves et aiguës mises brusquement en opposition, a retenti sur la terrasse. C'était un serviteur du ketkhoda de Deh Nô, mollah bénévole, qui appelait les paysans à la prière du soir. Il accomplissait avec une conviction touchante ce pieux devoir recommandé par le Koran comme un acte des plus agréables à Dieu, et, quand il entonnait la grande formule de l'islam: «Allah seul est Dieu…», il communiquait à son chant une émotion inoubliable.

Réveillés ce matin à la voix du même prêtre, nous étions en route avant le jour; le froid était mordant. Une demi-heure après notre départ du village, nous avons pu réchauffer nos membres glacés à de grands feux allumés par des pâtres. Assise auprès des tisons, j'ai interrogé du regard la plaine et j'ai vu avec surprise la trace blanche du chemin s'arrêter au pied d'une véritable muraille de rochers. Aurions-nous à faire l'ascension de ces sommets à l'aspect inaccessible? A ma grande surprise, les guides m'ont appris que d'ici à Firouz-Abad le chemin allait sans cesse en descendant. Nous nous sommes remis en selle, et, au moment où les mulets heurtaient de leurs longues oreilles les parois de la montagne, le golam placé en tête du convoi a brusquement disparu derrière un contrefort dissimulant une brèche étroite, digne de rivaliser avec les Portes de fer de la Kabylie ou avec la célèbre brisure ouverte par la Durandal.

Au delà de la brèche, la vallée s'élargit, le sentier court sur le flanc gauche de la montagne, traverse une seconde porte semblable à la première et débouche enfin dans une gorge admirable, au fond de laquelle coule un torrent impétueux caché sous la plus merveilleuse végétation de ginériums et de lauriers-roses que j'aie encore vue dans l'Iran.

Vers deux heures du soir, après une marche dont la lenteur est l'inévitable corollaire des difficultés du chemin, nous avons rejoint une petite caravane d'ânes venant de Chiraz. Chaque animal porte deux grosses bouteilles d'eau de rose à la panse fragile revêtue d'une épaisse natte de paille. Bien avant de se mêler au convoi on vit dans une atmosphère embaumée. Les pauvres bourricots, en glissant maladroitement sur les rochers, ont cassé ou fêlé un certain nombre de bonbonnes de verre, de telle sorte que leurs longs poils, lustrés comme les cheveux d'une belle khanoum au sortir du hammam, laissent sur leur passage une traînée d'air parfumé. Il semble que l'on voyage à travers les roseraies si vantées par Hafiz et Saadi, ou, plus prosaïquement, que l'on visite le bazar aux drogues d'une ville quelconque de l'Orient.