Le soir du même jour.—Le sort en est jeté! Nous revenons sur nos pas. Marcel a ressenti une nouvelle atteinte du mal qui l'a tant fait souffrir à Sarvistan. Se lancer en un pareil état dans un pays à peu près sauvage serait folie; il est impossible de continuer notre marche sur Darab. Les golams me montrent au loin des massifs d'arbres, indices certains de la richesse de la vallée, et m'assurent que Darab est au milieu de ces bouquets de verdure; mais, Cyrus en personne résidât-il sous ces ombrages, nous n'irions pas plus loin.

D'ailleurs Marcel, atterré par la souffrance, est obsédé d'une idée fixe. Il ne prend plus aucun intérêt au voyage et veut se rapprocher au plus vite de Chiraz, de façon à permettre au docteur Odling de nous rejoindre, si cela devient nécessaire. Dès que je verrai la possibilité de nous remettre en route, je me rendrai à son désir.

Koundjoun, 5 novembre.—Après un jour de repos à Nabandagan, nous avons pu faire les deux étapes qui nous séparaient de Sarvistan. Sans nous arrêter au bourg, nous sommes venus chercher gîte au village de Koundjoun. Maintenant que mon malade est débarrassé de toutes ses douleurs, il est désespéré d'être revenu sur ses pas sans avoir atteint Darab, et se plaint sans trêve ni merci de mon manque de fermeté. Si je montrais le moindre bon vouloir, il demanderait à rebrousser chemin. Toutes ces belles remontrances me laissent la conscience parfaitement en repos: les Achéménides m'ont occasionné assez de tourments. Néanmoins j'aurais mauvaise grâce, en l'état actuel, à vouloir gagner Chiraz; il a donc été décidé que, si la santé de Marcel continuait à s'améliorer, nous poursuivrions notre voyage vers Firouz-Abad. Grâce à ce compromis, la paix s'est rétablie dans notre ménage.

Deh Nô, 6 novembre.—Décidément nous sommes en route pour Firouz-Abad.

Au sortir de la montagne, aride, hélas! comme toutes les montagnes de la Perse, nous avons gagné, vers le soir, une plaine magnifique, plus vaste encore que celle de Sarvistan. Les champs de blé ensemencés depuis quelques jours sont saupoudrés d'émeraudes; des femmes, des enfants préparent les rigoles d'arrosage; plus loin les laboureurs retournent la terre, tandis que les semeurs s'avancent derrière eux d'un pas cadencé et lancent à pleine main le grain dans le sillon. Depuis Véramine je n'avais vu de paysage agricole aussi riche et aussi riant. Le ciel sans doute prend à tâche de me dédommager des mauvais jours passés.

Nous sommes venus coucher au village de Kavar, situé à la jonction des chemins de Chiraz à Lar et de Chiraz à Firouz-Abad. Ce matin, à l'aurore, les chevaux étaient sellés. Le sentier de Firouz-Abad s'élève d'abord sur un cône de déjections, puis il pénètre dans une gorge étroite couronnée de rochers assez élevés pour nous donner de l'ombre. Après plusieurs heures d'une ascension rendue très pénible par la déclivité du chemin, nous atteignons enfin le col; rien à cela d'extraordinaire; mais la merveille des merveilles est le tableau qui s'offre à mes yeux après avoir franchi la ligne de faîte. Nos regards, habitués aux sauvages escarpements et aux rochers dénudés, sont ravis à la vue de khonars (buissons arborescents) au milieu desquels on a toutes les peines du monde à se diriger, sans laisser aux épines deux choses précieuses, les yeux des cavaliers et les oreilles des mulets. Autant sont noueux les troncs des buissons cachés sous les épaisses branches retombant en cascade sur le sol, autant le feuillage est léger et délicat. En me piquant beaucoup les doigts, j'ai pu faire une abondante provision de baies d'un goût délicieux, à la chair douce et sucrée comme celle d'une prune.

Les beautés du paysage sont étrangères, paraît-il, à l'émotion qui étreint les caravanes en traversant le pays. Des toufangtchis campés au col m'ont appris, tout en m'aidant à faire ma récolte de baies, que la montagne et les défilés abritaient naguère encore les repaires d'une bande de voleurs régulièrement organisée. Ces émules de Mandrin détroussaient avec tant de conscience les voyageurs et avaient si aisément raison des muletiers, dont les velléités de résistance étaient paralysées par les dispositions des chemins, que les tcharvadars avaient abandonné la route de Chiraz à Firouz-Abad.

Çahabi divan, dès son arrivée au pouvoir, s'est décidé à faire cesser un état de choses si préjudiciable au commerce de la province, et a expédié des soldats avec ordre de s'emparer des voleurs. La lutte a été meurtrière des deux côtés; néanmoins un grand nombre de brigands ont été pris; plusieurs ont subi le supplice de l'emplâtrage; les autres, dispersés et effrayés, ne sont plus en état de tenir le pays.

Les toufangtchis m'ont également expliqué la destination de quelques tas de cailloux amoncelés sur des emplacements bien en vue et désignés par eux sous le nom de nechânèh. Les tcharvadars qui voyagent dans ces contrées rarement parcourues, contraints de suivre des chemins mal tracés et souvent même détruits par les avalanches ou les éboulements de rochers, jalonnent la voie au moyen de tas de pierres, comparables aux cailloux que le petit Poucet semait sur sa route afin de retrouver la maison paternelle. En marchant de nechânèh en nechânèh, les voyageurs sont sûrs de suivre un itinéraire praticable, ou du moins de ne point s'égarer.

La montagne à chaque heure nous réserve de nouvelles surprises: les buissons noueux font place à un arbre de taille moyenne, dont le bouquet, en forme de boule, est planté sur un fût court et rugueux. Le feuillage, très épais, d'un vert assez clair, est taché de grappes d'un beau rouge vermillon. Ce fruit ou cette fleur, j'hésite à lui donner l'un de ces deux noms à l'exclusion de l'autre, paraît de loin irrégulier comme une éponge; si l'on s'en rapproche, on s'aperçoit qu'il est composé d'une multitude de petites tiges séparées, rappelant par leur forme, leur couleur, leur vernis, les branches de corail rouge. Les muletiers ont fait de grandes provisions de ces baies et m'ont assuré que ce soir, après avoir été cuites, elles seront pour nous un véritable régal. Sommes-nous encore dans cette Perse que j'ai toujours vue si sèche et si déserte? Plus nous nous abaissons—et Dieu sait si nous dévalons depuis quelques jours—plus le paysage devient splendide. De l'eau, des torrents, des cascades; sur le bord des torrents une végétation impénétrable où se mêlent les acacias, les chênes verts, les buis à fleurs blanches, les aubépines arborescentes, dont les fruits rouges et parfumés atteignent la grosseur d'une cerise, les figuiers sauvages au feuillage découpé et aux baies à peine grosses comme une noisette.