Déterminer l'âge de ce monument est une question fort délicate; tout ce que l'on peut affirmer, c'est qu'il paraît remonter bien au delà de l'ère musulmane. Les légendes locales, dont il ne faut pas, je dois l'avouer, faire grand cas, attribuent aux princes achéménides, ou plutôt à Djemchid, l'origine des kanots et la grande prospérité de cette partie du Fars; c'est la seule tradition à laquelle on puisse se rattacher. Si l'on remarque, d'un autre côté, que les rois achéménides ont toujours occupé le Fars, que les nombreuses forteresses placées sur les sommets voisins de Chiraz, les puits profonds percés dans le roc, soit auprès de cette ville, soit au-dessus de Sarvistan, sont leur œuvre, on est amené à penser que le palais de Sarvistan, bâti pendant une période où le Fars jouissait d'une grande prospérité, est antérieur à l'avènement des Sassanides. Cette hypothèse me paraît d'autant moins hasardée que les Sassanides ont toujours vécu soit à Chouster, soit dans les provinces du nord-ouest, c'est-à-dire dans le voisinage des frontières que menaçaient les Romains ou les Byzantins, et que le Fars, au contraire, fut abandonné par les rois de cette dynastie, comme l'indique la ruine totale de la Chiraz achéménide.
Les renseignements les plus précis que j'ai pu obtenir de nos gens ont trait à de délicieux pilaus que l'on préparait jadis sous les grandes coupoles de Sarvistan, devenues de vulgaires cuisines, et que des courriers lancés au triple galop apportaient, encore tout fumants, à leur souverain logé dans une citadelle bâtie au sommet de la montagne.
La mimique de mon guide en parlant d'un hypothétique plat de riz confectionné il y a plus de deux mille ans est si expressive, il lèche ses lèvres d'une façon si gourmande à l'idée de ce repas, qu'à son exemple je suis toute prête à chercher au loin les rapides cavaliers commis au transport de ce dîner royal.
PALAIS DE SARVISTAN.
Miandjangal, 2 novembre.—Hier soir, au sortir du palais, les golams nous ont engagés à prendre un chemin de traverse et nous ont conduits directement à Miandjangal, première étape sur la route de Darab. L'heure étant trop avancée pour réclamer un gîte dans la maison du ketkhoda, nous avons pris possession d'un imamzaddè tout en ruine, occupé déjà par des moines mendiants. Je venais de m'étendre à la place fraternellement cédée par les derviches, quand je me suis sentie dévorée d'une façon tout à fait intolérable. J'ai allumé ma lanterne de poche et j'ai poussé un cri d'horreur. Bien des fois, depuis que nous sommes en route, j'ai fait connaissance avec certains animaux blancs ou noirs, à pattes multiples et à figure repoussante, avec des poux, puisqu'il faut les nommer par leur nom, mais jamais je n'en avais vu en telle abondance. Le plus vieux de nos golams s'est réveillé au bruit de ma chasse vengeresse, a dégagé sa tête du grand couvre-pied qui l'enveloppe la nuit et m'a demandé la cause de mon émoi: «La présence de ces insectes vous portera bonheur: ils viennent de la Mecque», a-t-il dit après avoir considéré avec une certaine complaisance les petits hadjis qui se promenaient sur sa barbe rouge. Puis, comme le limaçon rentrant dans sa coquille, il a rabattu la couverture sur sa tête et s'est rendormi.
GALERIES LATÉRALES DE SARVISTAN.
Nabandagan, 3 novembre.—A l'aurore, nous nous sommes mis en selle.
Le sentier suit d'abord un défilé étroit, le Tangè-Kerim, puis il descend dans une vallée resserrée entre deux montagnes d'un aspect très pittoresque, et traverse enfin une plaine fertile, semée de nombreux villages.