9 novembre.—Comme toutes les maisons de Firouz-Abad gadim, notre logis est bâti sur des ruines antiques. Relever le plan d'un soubassement en partie caché sous les cahutes de paysans, serait fort difficile. Il n'en est point de même d'un énorme massif de maçonnerie situé en dehors du village: ce monument, qui n'offre d'ailleurs aucun point de comparaison avec les édifices anciens ou modernes de la Perse, se compose d'une plate-forme au-dessus de laquelle se dresse une tour de plus de vingt-six mètres d'élévation. Un escalier extérieur, dont les traces sont encore apparentes, conduisait jusqu'au faîte de la construction. Les degrés sont tombés, la plate-forme s'est effritée sous les influences atmosphériques et les secousses des tremblements de terre, mais les dispositions générales de l'édifice sont encore très nettes et permettent à Marcel de reconstituer un monument analogue aux zigourat ou temples à étages de la Babylonie, et de reconnaître dans la tour de Firouz-Abad le modèle primitif des minarets de la vieille mosquée de Touloun.

Si l'on s'en rapporte aux traditions locales conservées par l'Isthakhari, voyageur persan du dixième siècle, la tour de Firouz-Abad ne serait autre que l'Atechga élevé à Djour par Ardéchir Babégan, le fondateur de la dynastie sassanide. En ce cas, le palais achéménide situé à la sortie des gorges du Khounaïfigân appartiendrait à la cité qui, au dire du géographe iranien, avait précédé Djour dans l'hégémonie de la contrée.

Nous n'aurions pas voulu quitter Firouz-Abad sans aller jusqu'à la ville neuve, signalée au loin par une magnifique ceinture de verdure, rendre nos devoirs au puissant gouverneur des tribus de la vallée, désigné dans le pays sous le titre d'ilkhany. La maladie de Marcel a tellement bouleversé nos prévisions, que nous nous sommes contentés de lui envoyer le plus respectable de nos golams. L'ambassadeur avait mission de porter à ce grand personnage les compliments des voyageurs et de lui expliquer que des causes indépendantes de leur volonté les obligeaient, à leur grand regret, de gagner Bouchyr au plus vite.

ATECHGA DE FIROUZ-ABAD (ÉTAT ACTUEL). (Voyez p. [485].)

«L'ilkhany a vivement regretté de n'avoir pas à vous ouvrir sa maison», est venu me dire ce soir notre émissaire. «Il eût été heureux de vous présenter sa famille et de vous offrir, en souvenir de votre passage dans le Fars, un tapis fabriqué par les femmes de sa tribu.

—Belles paroles que tout cela», a interrompu le golam du Loristan, qui ne peut entendre vanter d'autre ilkhany que le chef suprême de la tribu des Bakhtyaris, dont il dépend. «L'hiver dernier, m'a-t-on raconté, trois marchands de Bagdad se présentèrent un soir chez le khan de Firouz-Abad, munis de lettres d'introduction pressantes, et reçurent dès leur arrivée un accueil des plus chaleureux. Pilaus, tchelaus, kébabs d'agneau, de mouton, de volaille, melons et pastèques, crème, fruits, pâtisseries plus douces que miel, sirop d'eau de rose, thé, café, rien ne manquait au banquet qu'on leur servit. L'ilkhany lui-même vint saluer ses invités et les assurer de sa bienveillance. «Ma maison, mes chevaux vous appartiennent, leur dit-il, usez de mes biens comme des vôtres.»

«Dans la nuit éclata un violent orage. Les voyageurs, au souvenir des protestations de leur hôte, se décidèrent à prolonger leur séjour à Firouz-Abad, et, tout en se félicitant d'un accident qui allait leur permettre de recommencer la bonne chère de la veille, attendirent avec un estomac plein de joyeuses espérances l'heure du repas.

«L'ordonnance du dîner fut plus simple que ne devaient le laisser présager les recherches et l'abondance du festin précédent: deux pilaus au lieu de trois firent leur apparition, les tchelaus furent peu variés, la crème remplacée par du maçt (lait fermenté). Ce changement de régime n'émut pas outre mesure les étrangers, qui assistaient d'un œil tranquille à la bataille des éléments.

«La tempête fit rage pendant trois jours. Plus le ciel se rembrunissait, moins le cuisinier de l'ilkhany était généreux; en fin de compte, les marchands, aussi affamés que leurs chevaux, quittèrent Firouz-Abad à moitié morts d'inanition, bien que le temps ne se fût pas encore embelli.