«De là à donner un tapis à Çaheb, conclut l'orateur, je vois bien du chemin à parcourir.

—Le khan de Firouz-Abad est donc pauvre, qu'il ne puisse offrir l'hospitalité sans regret? ai-je demandé.

—Son prestige s'est bien amoindri depuis qu'il paye tribut au chah; néanmoins il jouit encore d'une fortune princière.»

ATECHGA DE FIROUZ-ABAD. RESTITUTION DE M. DIEULAFOY. (Voyez p. [485].)

L'ilkhany, en effet, malgré sa parcimonie apparente ou sa prudence, est l'un des seigneurs les plus puissants de cette féodalité qui détient toutes les terres du sud de la Perse. Sa fortune, ses troupeaux, ses soldats ne limitent ni n'augmentent ses privilèges. Quelle que soit leur désignation, khans, cheikhs et ketkhodas du Fars, du Loristan ou de la Susiane sont soumis à l'autorité royale, mais jouissent, en qualité de chefs de tribus, d'une sorte d'inamovibilité, en ce sens que la charge et les droits afférents ne peuvent leur être enlevés que pour être transmis à un membre de leur famille. Dans cette situation, ils balanceraient la puissance du roi si les jalousies et les haines qui divisent les grands vassaux de la couronne ne permettaient à Sa Majesté Iranienne de les dominer en les opposant les uns aux autres. Veut-il châtier l'un de ses feudataires, le chah n'a besoin ni de troupes ni de généraux: il excite sourdement un voisin à aller piller le village ou le campement du rebelle. Cette mission, toujours reçue avec joie et exécutée avec conscience, contribue à augmenter la désunion des tribus et donne aux hakems le droit d'intervenir dans le conflit et d'imposer de fortes amendes aux belligérants.

Un ketkhoda ou un khan met-il une mauvaise volonté trop évidente à acquitter ses redevances, le gouverneur de la province invite l'un des membres de la famille du payeur récalcitrant à venir en secret dans sa capitale; il lui fait apprécier les avantages qu'il trouverait à prendre la place d'un frère ou d'un cousin détesté et, en fin de compte, lui cède, au poids de l'or, tous les droits de son parent.

Ces ventes sont généralement consenties à des prix très onéreux… pour la tribu qui est chargée d'acquitter les frais de la transaction, car, avant d'entrer en possession de sa charge, le khan remet au hakem, à titre de pichkiach, une somme s'élevant parfois jusqu'à deux cent mille francs, et fait agréer la solide caution d'un banquier, qui doit garantir le payement régulier des impôts et habiter au siège même du gouvernement. Toutes ses obligations remplies, le nouveau dignitaire rentre au village, d'où son prédécesseur s'est prudemment enfui afin d'éviter la corde ou le poison, prend possession des terres et des palmiers et conserve sa charge jusqu'au jour où le dépossédé achète à son tour les droits de son heureux concurrent.

De semblables négociations seraient très difficiles à traiter dans un pays où il n'existe ni cadastre ni rôle d'imposition, si les gouverneurs n'arrivaient à se faire une idée de la redevance qu'ils peuvent exiger de chaque village soumis à leur autorité, en se basant sur les dénonciations des ennemis et des adversaires personnels de chacun des ketkhodas.

Ces procédés administratifs sont d'un usage journalier. Parfois, les hakems s'efforcent d'attirer dans la capitale de la province le chef insoumis et l'y retiennent prisonnier jusqu'à ce qu'il ait payé rançon. Aussi bien khans et ketkhodas redoutent-ils par-dessus tout de se rapprocher des centres d'habitation. Si quelque affaire de la plus grande urgence les y appelle, ils viennent camper à cinq ou six kilomètres des portes, accompagnés de trois ou quatre cents cavaliers bien armés, et, en cas d'alerte, trouvent dans cette escorte des défenseurs dévoués.