Timent satrapas et dona ferentes.
10 novembre.—Il était impossible de songer à franchir en une seule étape les montagnes qui limitent, au sud, la vallée de Firouz-Abad; nous avons donc fait une dernière visite aux ruines du palais, et, à quatre heures du soir, notre petite caravane s'est dirigée vers le village de Deh Nô, situé au pied des hauteurs que nous gravirons demain. Les paysannes occupées à battre le riz sur les terrasses de leurs maisons nous ont aperçus au loin et n'ont pas manqué d'aller prévenir leurs maris. Ceux-ci se sont précipités vers les portes de l'enceinte et les auraient certainement fermées à notre barbe, si les golams, s'élançant au galop, n'étaient arrivés à temps pour les empêcher de mettre leur projet à exécution.
Les logements sont bien dignes des habitants; néanmoins personne ne veut souiller les murs de son taudis: c'est à qui enfumera sa niche, ou se barricadera chez lui, afin de nous enlever toute envie ou toute possibilité d'y entrer.
Je vois le moment où nous allons être forcés de camper sur la place, ou plutôt sur le fumier de vache et de mouton qui en est le plus bel ornement, quand nos golams s'emparent de haute lutte de la tanière d'une femme veuve et l'obligent, malgré ses cris et ses pleurs, à nous faire une place chez elle. Prise de compassion, je me précipite, j'essaye de calmer ma propriétaire et je lui mets dans la main quelques pièces d'argent, une petite fortune; elle me les jette à la tête avec colère et s'enfuit en me dévouant aux dieux infernaux. Cette aventure m'apprendra à jouer au chevalier errant et à prendre en pitié la veuve et l'orphelin.
Vers le soir, mon ennemie, subitement calmée par l'humidité de l'air extérieur, s'est décidée à rentrer au logis, et, en ce moment, blottie avec deux ou trois moutards au fond d'une de ces grandes jarres de terre où les paysans enferment leur provision de riz, elle me regarde avec des yeux de tigresse en colère. Quant aux petits sauvages, ils dateront, j'imagine, leurs souvenirs d'enfance de l'apparition de Chitan (Satan) au foyer de leur mère.
Ferachbad, 11 novembre.—Voyagé pendant toute la matinée au milieu de défilés inextricables, suivi des chemins à peine indiqués par des nechânèh formés de branches de lauriers-roses en partie recouverts d'une grosse pierre, rencontré en route une nombreuse tribu illiate qui descendait des plateaux supérieurs vers les plaines basses et attiédies, où les troupeaux trouveront encore de bons pâturages.
En tête du convoi marchent les chèvres et les moutons, chassés par des enfants à la figure sauvage et aux cheveux vierges de tout contact avec un peigne; les jeunes poulains aussi peu chargés que le quatrième officier de Marlborough, les ânons bondissant, indisciplinés et déjà si volontaires qu'ils donnent plus de mal à leurs gardiens que tout le reste de la bande; puis défile la partie sérieuse du convoi: juments dissimulées derrière les sacoches d'où se dégagent les frimousses inquiètes des chevreaux et des agneaux trop jeunes encore pour faire la route à pied, les mulets portant les tentes et les métiers à tisser les tapis. Ces bagages encombrants sont surmontés des coqs et des poules, attachés par les pattes et ne bougeant ni bec ni aile, en gens expérimentés et habitués à de longs voyages. Enfin viennent les vaches, bâtées comme des mulets et succombant sous le poids des objets les plus lourds, tels que moulin à farine, mortier à décortiquer le riz ou à broyer le café. Tous ces objets, couverts de paquets de hardes, servent de siège aux enfants de trois à sept ans, liés aux charges par les pieds et la ceinture; les plus petits bébés, ficelés comme des saucissons, sont étendus à plat.
Dans les passages dangereux, où les vaches n'ont souvent d'autre ressource que de se laisser glisser de rocher en rocher, les mères détachent les enfants, fixent les nourrissons sur leur dos au moyen de courroies et font trotter les autres moutards, qui se tirent d'affaire avec l'aide d'Allah, spécialement chargé, en Orient comme en Occident, de veiller sur les déshérités de tout âge et de toute condition. Le mauvais pas franchi, la tribu continue sa marche, d'autant plus irrégulière que bêtes et gens, serrés au point de rouler pêle-mêle au fond des précipices quand le sentier se rétrécit, sont clairsemés si le chemin vient à s'élargir.
Les femmes des tribus ne portent pas de voile et laissent admirer à l'aise des traits largement taillés, une peau très brune et des yeux d'une extrême vivacité. Les cheveux, coupés en frange sur le front et laissés aux tempes en toute longueur, tombent bouclés sur la poitrine. L'originalité de cette coiffure est pour beaucoup dans le charme sauvage des femmes illiates.
«Peder soukhta! (enfant de père brûlé!), va-t-il falloir te traîner jusqu'au bas de la montagne?» Je me retourne et j'aperçois, animée par la lutte qu'elle a engagée avec une vache récalcitrante, une jeune fille qui me paraît réaliser le type parfait de ces beautés nomades. Les prunelles sont noires; le nez, assez fin, est percé à la narine et paré d'une turquoise; les cheveux, ébouriffés, encadrent le front; les boucles déroulées en larges anneaux dissimulent mal une jeune poitrine bronzée que caressent à l'aise les rayons du soleil; une courte jupe d'indienne rouge, un collier d'ambre enroulé autour d'un cou puissamment attaché, des grains de corail accrochés dans les broussailles des cheveux, complètent l'ajustement de la petite Illiate.