Que l'on porte des turquoises au bout du nez, au lieu de perles à l'extrémité des oreilles, on n'en est pas moins coquette; comme j'essayais de me rapprocher de cette jolie enfant pour la voir de près, elle a poussé un cri d'effroi et, abandonnant ses frères et la vache qui leur sert de monture, s'est enfuie comme un jeune faon au travers des rochers.
Je n'ai pas eu le temps de me reprocher ma maladresse et ma curiosité indiscrète; au premier tournant du chemin, j'ai retrouvé la fugitive. Combien elle diffère d'elle-même! Désireuse de se rendre plus belle, la pauvrette a noyé ses charmes dans les eaux vertes du torrent. Plus de cheveux bouclés, plus d'ombre sur les yeux; en revanche de longues chandelles noires, à demi dissimulées par le chargat soigneusement ramené sur le front. Les broussailles sont rentrées dans l'ordre, la sauvagerie a disparu, la tenue, en devenant correcte, a perdu tout charme et toute saveur. Les grains d'ambre et de corail eux-mêmes semblent avoir pâli.
Deux heures nous ont à peine suffi pour atteindre la tête du convoi. Après l'avoir dépassé, nous sommes entrés dans une vaste plaine où sont déjà installés les campements d'une nouvelle tribu illiate. Les golams ont trouvé chez les nomades bonne provision de lait aigre et de fromage, et nous ont engagés à mettre pied à terre.
Les tentes des peuplades du Fars, plutôt destinées à préserver du soleil que du froid, ne brillent ni par leur confortable ni par leur propreté. Elles sont formées de cinq pièces d'étoffes tissées en poil de chèvre ou de chameau. Le plafond horizontal est posé sur des piquets raidis au moyen d'un certain nombre de haubans fixés en terre à des crampons de bois noueux. Des khourdjines toujours prêtes à être chargées maintiennent le bord inférieur de la muraille orientée au sud; la toile exposée au nord est relevée et forme une sorte d'auvent sous lequel la famille se tient à l'abri du soleil. A l'une des extrémités de la tente se trouve le métier à tisser les tapis. Trois brins fichés en terre et liés en faisceau à leur extrémité soutiennent et arrêtent une barre à laquelle sont attachées les extrémités de la chaîne. L'autre bout des fils est pris dans une traverse, maintenue par deux fortes chevilles. Tout le métier est légèrement incliné. La femme qui travaille s'assied sur les fils tendus, saisit de la main gauche un bâton qu'elle introduit entre eux et, de la main droite, fait pénétrer dans l'intervalle laissé libre le paquet de laine colorée qui correspond à la teinte du dessin exécuté. Elle enlève ensuite le bâton, presse vivement avec un peigne de fer le dernier fil de la trame contre celui qui l'a précédé, et recommence la même manœuvre autant de fois qu'il est nécessaire.
Le campement vient-il à être levé, l'ouvrière réunit les barres du faisceau, roule sur les traverses la partie du tapis déjà exécutée et la chaîne encore libre, charge le tout sur un mulet et replante son métier au prochain arrêt de sa tribu. Maintenant que je connais les outils employés, j'excuse les Illiates de gauchir les bordures et de modifier en cours d'exécution le tracé et les teintures des mêmes ornements.
Les métiers montés sous mes yeux servent à la fabrication des tapis «secs», en grand usage dans les provinces du sud. Quant au tissage des tapis veloutés, il ne nécessite pas un outillage plus compliqué. Un grossier couteau et une paire de ciseaux complètent en ce cas le matériel des nomades.
Les femmes des tribus travaillent sans modèle et sans autre guide que la tradition. Chacune d'elles sait exécuter quelques dessins peu variés dont le secret se transmet de mère en fille avec les procédés de teintures végétales. Les couleurs données aux laines qui sèchent autour des tentes sont d'une extrême solidité: exposées tour à tour au soleil et à la pluie, elles se fanent même si peu que les tapis, après avoir servi à deux ou trois générations et enveloppé les corps morts que de toute la Perse on envoie à Kerbéla, nous arrivent beaux, si ce n'est propres, et excitent notre admiration, au point que nous les introduisons dans nos appartements, sans souci de leur destination précédente et des germes plus ou moins malsains dont ils sont empestés.
Les Persans n'estiment que les tapis neufs et font fi des vieilleries, qu'ils nous envoient; ils en sont encore à comprendre l'engouement des Européens pour leurs défroques et la valeur que nous attachons à des objets usés et salis. Quant à moi, je les approuve sans restriction: le changement de climat ne peut transformer en tapis de grand prix les linceuls accrochés aux devantures des beaux magasins de Paris et de Londres.
Puisqu'il est admis que des couleurs et des goûts il ne faut pas discuter, je ferai profiter les amateurs de draperies macabres des renseignements que j'ai pu recueillir jusqu'à ce jour.
Les Persans divisent les tapis en quatre groupes bien distincts, qu'il serait aisé à un entomologiste de scinder en un grand nombre de classes, genres et variétés.