Les plus beaux et les plus estimés sont très fins, ont le poil ras, et n'atteignent jamais de grandes dimensions. Tels sont les velours à fond blanc de Kirmanie et à fond noir ou jaune du Kurdistan. Les bokhara à dessin blanc, noir, orange, relevé d'une légère pointe de bleu sur fond gros rouge et munis de franges blanches sont particulièrement appréciés; j'ai vu dans le palais du chahzaddè d'Ispahan des tapis ayant à peine un mètre quarante de long sur un mètre de large et valant de douze à quinze cents francs.
LA FABRICATION DES TAPIS CHEZ LES ILLIATES.
La seconde catégorie comprend les farch (tapis) de Farahan, à dessins sans caractère, se détachant sur des fonds bleus, et les tapis de Mechhed Mourgab, à palmes cachemires. Les uns et les autres sont assez grossiers, et valent à peine, à surface égale, le quart des velours à laine courte et rase. Ces tissus, destinés à couvrir des pièces ou des fractions de pièces, sont en général de grande dimension, tandis que les carpettes précieuses sont jetées à la place d'honneur ou accrochées le long des murs, en guise de lambris.
La troisième catégorie est représentée par les gilims (tapis «secs»), formés simplement d'une trame et d'une chaîne très solides. Ils sont employés à faire les tentes, les khourdjines, les sacoches de toute espèce, et sont pour ainsi dire inusables.
Enfin les namats (feutres blancs ou bruns), si nécessaires dans les pays humides, formeront la dernière série. Le feutre n'entre pas seulement dans la fabrication des tapis imperméables: il sert aussi à confectionner les calottes rondes dont se couvrent tous les hommes riches ou pauvres de la province du Fars, et ces longs habits à manches raides comme des planches, qui jouent tour à tour le rôle de waterproof et de matelas.
Le tissage des tapis est un travail exclusivement féminin; souvent j'ai vu des hommes occupés à filer de la laine, je n'en ai jamais aperçu devant un métier. Les femmes illiates sont d'ailleurs vaillantes et bien autrement méritantes que les Persanes des villes; elles occupent dans leur famille, où la polygamie est à peu près inconnue, une place honorée, et se montrent dignes de la liberté qui leur est laissée. Leur morale, toute primitive, est pure; elles n'admettent pas le mariage temporaire et n'usent guère de la facilité de divorcer, ou plutôt de changer de mari: le divorce impliquant la reconnaissance d'un code civil ou religieux. La religion des tribus est, il est vrai, le mahométisme, mais un mahométisme rudimentaire, car, faute de mollahs, les nomades savent à peine quelques courtes prières et vivent, semblables aux antiques pasteurs de la Chaldée, sous l'empire de lois patriarcales.
En quittant le campement illiate, les guides se sont perdus plusieurs fois, et nous ont forcés par leur maladresse à rester plus de quinze heures à cheval. Marcel, désespérant d'arriver ce soir à un gîte quelconque, voulait à tout prix passer la nuit à l'abri de buissons touffus, bien insuffisants pour nous préserver des rosées devenues très abondantes depuis que nous avons abandonné les hauts plateaux et que nous sommes descendus dans les plaines voisines du golfe Persique. J'ai usé le peu de force qui me restait à combattre cette idée, et bien m'en a pris: vers neuf heures du soir nous avons deviné dans l'ombre les palmiers de Ferachbad. Quelques instants après avoir aperçu les premières plantations, nous entrions chez le naïeb.
Me voici enfin sous un solide toit de troncs de palmiers, et d'autant plus ravie de mon installation que j'ai bien craint de coucher à la belle étoile et de dîner de souvenirs variés.
Sombres pensées et noirs soucis vont bientôt rejoindre les neiges d'antan. Les golams, que ce brusque changement de fortune a mis aussi en belle humeur, traduisent leur joie par des exclamations et des explosions de gaieté qui parviennent jusqu'à nous à travers la cour. Fort intriguée, je me lève et j'entre dans la salle réservée à nos gens.