«—Qu'est-il arrivé à mon âne? il n'a pas encore réintégré son étable.
«—Votre âne nous a dit: «Faites beaucoup de salams de ma part à mon maître, et avertissez-le que je vais me placer à Téhéran en qualité de domestique, afin de gagner une grosse somme d'argent.»
«—Mon âne est trop intelligent pour rester dans une position infime», pensa Nasr ed-din à part lui; «cet animal ne peut manquer de devenir un grand personnage». Et, sur cette réflexion judicieuse, il se mit en route.
«Le mollah approchait de la capitale et voyait déjà poindre à l'horizon la coupole d'or de chah Abdoul-Azim, quand il rencontra un bouffon de Sa Majesté et l'instruisit du but de son voyage.
«—Je puis vous donner de très bonnes nouvelles de votre âne», répondit sérieusement le fin compère. «Cet animal est fort habile: toutes les affaires qu'il entreprend lui réussissent. Le voici devenu aujourd'hui l'un des plus riches négociants de Kazbin.»
«—Pourquoi m'arrêterais-je ici? se dit le mollah: allons tout droit jusqu'au domicile de mon âne.»
«En ce temps-là, le gouverneur de Kazbin, ayant eu une querelle avec son vizir, avait porté sa plainte au pied du trône impérial. Sa Majesté s'était prononcée en faveur du vizir et l'avait promu au rang de gouverneur de Recht, tandis qu'elle avait mandé son adversaire à Téhéran.
«Le hakem destitué ne pardonna pas à un vil subalterne de l'avoir supplanté dans l'esprit du roi, et quitta son gouvernement de fort méchante humeur. Un soir, arrivant au gîte, il rencontra le mollah. On causa des affaires de la province, de la pluie, du beau temps, des difficultés du voyage. Enfin Nasr ed-din, incapable de réprimer sa curiosité:
«—Ne pourriez-vous pas me donner des nouvelles d'un âne savant qui est devenu l'un des plus riches négociants de Kazbin?»
«Tout à sa mésaventure, l'ex-gouverneur se méprit sur le sens de la question. A son avis, il ne pouvait exister d'autre âne que son ancien subordonné.