«Le mollah Nasr ed-din aimait à se plonger dans les abîmes insondables de la métaphysique religieuse. Une nuit que le sommeil se montrait peu disposé à partager avec la théologie la couche du brave homme, Nasr ed-din sortit de son andéroun et se dirigea vers le bassin situé au milieu de son jardin. Le ciel était clair et la lune se réfléchissait sur les eaux tranquilles. Le promeneur, fort agité, retourna immédiatement chez lui.
«—Sais-tu, ma tourterelle, dit-il à sa femme, que le ciel est en grand remue-ménage, la lune est tombée au milieu de notre bassin. En ma qualité de mollah, je ne puis la laisser en aussi fâcheuse situation.»
«Nasr ed-din saisit une fourche, attache une corde à son extrémité, lance ce crampon dans la pièce d'eau et s'efforce de ramener la lune sur le sol. Après bien des essais infructueux, la fourche s'accroche à une pierre, le bon prêtre redouble ses efforts, brise la corde et tombe rudement à la renverse. Alors, voyant la lune au ciel: «Par Allah! je me suis rompu les reins, mais j'ai remis la lune à sa place.»
Les plus belles histoires du monde n'ont pas le privilège de tenir éternellement éveillés des gens moulus par une longue étape. Après avoir récompensé le conteur de sa complaisance, nous regagnons notre chambre en recommandant aux golams de nous réveiller une heure avant le jour.
12 novembre.—Nous avions fait le projet d'aller visiter dès l'aurore un petit monument voûté que nous avions laissé hier sur nos pas, et de continuer ensuite notre route vers le sud, mais les guides nous ont appris que la prochaine étape était encore fort longue, et nous ont engagés à remettre le départ au lendemain.
Dès que notre hôte a été informé de notre résolution, il est venu nous rendre visite, accompagné de son frère. Tous deux ont grande mine et fière allure. Le naïeb est vêtu de l'abba et coiffé d'un bonnet marron fait en feutre très fin et aplati en travers; son frère porte la koledja de Téhéran et le large pantalon des habitants du Fars.
«Vos Excellences étaient bien lasses hier au soir? nous dit le naïeb en entrant. Je crains que le bavard auquel j'ai confié le soin de distraire mes serviteurs ne vous ait fatigués; on m'a prévenu qu'il avait osé prendre la parole en votre présence.
—Ses récits sont fort amusants, au contraire. Vous le voyez, nous sommes ce matin en parfaites dispositions.
—En ce cas, je proposerai à Vos Excellences de les conduire dans nos jardins et de leur faire parcourir de nouvelles plantations de palmiers.»