Après avoir franchi les murs bien dressés qui entourent le village, j'ai pu apprécier au grand jour la beauté et la richesse de l'oasis.
LE FRÈRE DU NAÏEB DE FERACHBAD.
A Firouz-Abad j'avais déjà vu des palmiers isolés, ici je me trouve en présence d'immenses forêts. Il a suffi de parcourir une étape de soixante kilomètres pour passer d'un climat analogue à celui du sud de l'Europe dans une contrée qui rappelle la Haute Égypte. A ces soixante kilomètres, il est vrai, correspond un abaissement d'altitude de huit cents mètres.
Le palmier constitue l'unique richesse agricole des plaines de Ferachbad et de Bouchyr, peu propres, paraît-il, à la culture des céréales. Le rendement de l'arbre est très variable. A Ferachbad, grâce aux copieuses fumures et aux arrosages abondants, il produit par stipe jusqu'à vingt-cinq francs et fournit des dattes exquises, comme je n'en ai encore mangé nulle part, tandis que dans d'autres villages le palmier donne à peine trois ou quatre francs de revenu. J'ai parcouru les forêts en plein rapport et les jeunes plantations: partout j'ai été frappée de la bonne tenue des terres.
«Vous devez être très encouragé à étendre une culture aussi productive? ai-je dit au naïeb.
—Je ne plante plus de palmiers depuis dix ans.
—Ne disposeriez-vous pas de sources abondantes?
—Les eaux des kanots suffisent largement aux irrigations, et je ne regretterais pas d'ailleurs de faire creuser de nouvelles galeries, mais la plantation du palmier est très onéreuse. La jeune pousse réclame de grands soins: jusqu'à l'âge de dix ans, époque où elle commence à donner ses premiers produits, il faut la fumer, la travailler et l'irriguer. A six ans surtout, au moment où le fût commence à s'élever, le palmier absorbe une quantité d'eau considérable et ne se développe bien que grâce à des travaux minutieux et constants. Les arbres plantés par mon père sont vieux, ceux que j'ai semés dans ma jeunesse produisent des récoltes superbes, les pousses nouvelles vont commencer à donner des fruits: quel intérêt aurais-je à étendre mes plantations? Mes fils jouiront-ils après moi du fruit de mes travaux, ou verront-ils un gouverneur vendre ma succession à un parent éloigné? Dans ces conditions d'instabilité, je n'ai aucun avantage à entreprendre des améliorations à long terme.»
Sans y songer, le naïeb fait en quelques mots le procès de l'administration locale: les paysans ne peuvent, faute d'argent, capter un volume d'eau suffisant pour mettre en valeur les immenses plaines de la Perse; les ketkhodas ou les chefs de tribus sédentaires, opprimés par les gouverneurs, aiment mieux réaliser pendant la durée de leur administration une fortune qui les mette, eux et leur famille, à l'abri de toute vicissitude que de faire des avances dont profiteraient un étranger ou leurs chefs.