Les fils du naïeb ont montré grande envie de se renseigner sur l'Europe et m'ont demandé quel était le régime gouvernemental de la France.

«La République (Djoumaouri)», ai-je répondu.

Ici je me suis trouvée dans le plus grand embarras: expliquer le mécanisme des «institutions qui nous régissent», le système des deux Chambres, le suffrage universel, la responsabilité ministérielle, etc., à des gens qui ont toujours vécu sous un régime absolument autoritaire, est une entreprise au-dessus de ma patience: quand je crois avoir présenté à mon interlocuteur une vue d'ensemble de nos rouages administratifs, une question inattendue montre l'insuccès de mes efforts. Comme je m'épuisais à leur faire comprendre le mode d'élection du Président de de la République, l'un d'eux m'a demandé si le chef de la Djoumaouri était le fils de Napolion bezeurg (le grand).

Enfin ils m'ont posé une question à laquelle j'ai répondu avec la plus complète franchise, n'en déplaise à nos voisins d'outre-Manche.

Il s'agissait de savoir si, comme l'affirment certaines gens, peut-être mal intentionnés, le «chah des Anglais» était bien une femme. Les Orientaux ont tant de peine à admettre qu'une nation gouvernée par une reine puisse être puissante et forte, que les Anglais en sont arrivés à qualifier en Orient la reine Victoria du titre «d'Empereur» des Indes et à la traiter dans tous les actes officiels en souverain et non en souveraine. Cet usage est général, et il est de bon goût, entre Européens vivant en Perse et s'exprimant dans la langue du pays, de ne pas trahir le secret gardé avec un soin si jaloux par les sujets de sa très gracieuse Majesté.

13 novembre.—Après être restés deux jours à Ferachbad, semblables au Juif errant, nous nous sommes remis en chemin. A la nuit close, les guides se sont fait ouvrir les portes d'une kalè bâtie autour de quelques cabanes construites en feuilles de palmier. La caravane était en route depuis quatorze heures. Ces étapes démesurément longues dépassent nos forces et nous fatiguent à tel point qu'elles nous enlèvent non seulement cet enthousiasme si nécessaire à des voyageurs obligés de supporter des privations de tout genre, mais encore toute curiosité. Le pays est splendide; des montagnes multicolores servent de cadre à des plaines vertes, parsemées de magnifiques khonars arborescents, et cependant Marcel et moi passons des journées entières sans même prononcer une parole. Au bout de six ou sept heures de marche, un engourdissement général s'empare de nous; les reins endoloris supportent péniblement le poids du corps; les jambes moulues ne s'appliquent même plus sur les flancs du cheval; la gorge devient brûlante; la déglutition de la salive presque impossible; pendant toute la fin de l'étape nous devenons aphones et n'agissons plus que d'une façon machinale.

Je m'attendais à être fort mal logée ce soir: il n'en est rien. Le ketkhoda a donné l'ordre de faire évacuer en notre honneur une écurie, précédemment affectée à une belle poulinière; le sol, bien balayé, a été couvert de feutres épais, un feu clair pétille auprès de la porte: au total tout serait parfait si l'eau n'était par trop amère. Le thé, qui forme en ce moment notre unique boisson, est à tel point inacceptable que nous en sommes réduits à boire du jus de madani (citron doux).

PRÉPARATION DE LA FARINE. (Voyez p. [504].)

14 novembre.—J'ai eu tout le loisir d'admirer la montagne pendant cette dernière étape. Nos bêtes, fort empêchées de sucer, comme leurs maîtres, des limons aqueux, ont été purgées par l'eau amère, au point de ne pouvoir mettre un pied devant l'autre. A trois heures du soir, les muletiers ont aperçu un village et, jugeant, non sans raison, que les animaux n'étaient pas capables d'arriver à l'étape, ont demandé à Marcel la permission de s'y arrêter. Leur cause était gagnée d'avance; en huit heures nous avions à peine parcouru vingt-cinq kilomètres!