Je croyais, au sortir des défilés de Firouz-Abad, avoir franchi les plus mauvaises gorges du monde; celles que j'ai vues aujourd'hui sont bien pires encore. En se retournant, il est impossible de retrouver le chemin qu'on a suivi; en regardant droit devant soi, on n'a pas même l'idée de la direction à prendre. Les pentes sont excessivement rapides, le sentier domine des précipices insondables, et, quand il ne côtoie pas des abîmes, il suit le lit de torrents encombrés de pierres énormes, au milieu desquelles il est encore plus difficile de se mouvoir que sur le flanc des montagnes. Par quel miracle les canons envoyés d'Ispahan à Bouchyr, il y a quelques mois, sont-ils arrivés à destination?
LE KETKHODA D'AHARAM. (Voyez p. [508].)
Je ferais bon marché des dangers de la route si je pouvais m'abreuver aux ondes cristallines du ruisseau: depuis deux jours la soif me dévore, et cette rivière qui effleure mes lèvres roule des eaux plus purgatives que les célèbres sources de Pullna, de Birmenstorf ou de Hunyadi Janos. J'ai mesuré pour la première fois, aujourd'hui, toute l'horreur du supplice de Tantale.
Je suivais toute pensive le chemin de Bouchyr, ma main laissait flotter les rênes sur le cou de ma monture, quand Marcel a poussé un cri de joie. Entre deux sommets séparés par une gorge profonde, apparaît une immense plaine ensoleillée; à l'horizon un trait bleu foncé sépare le ciel des sables d'or. Cette ligne bleue, c'est le golfe Persique! c'est la mer! Cette mer est le chemin qui nous relie à la France.
Les splendeurs d'Ispahan, les rayonnements d'une nuit d'été, les cyprès de Chiraz, les palmiers du Fars, les vieux palais achéménides, ne m'ont jamais causé émotion comparable à celle que produit sur moi cette bande d'azur.
Comment dirai-je le bonheur que sa vue me fait éprouver? Depuis le mois de mars j'ai fait à cheval quatre-vingt-onze étapes et près de quatre mille kilomètres à travers un pays sans routes, dans une contrée dépourvue de tout confortable.
Excepté dans les grandes villes, j'ai eu pour tout logis de pauvres caravansérails ou des gîtes bien pires encore! Dieu soit loué! il nous a conduits durant huit mois par de bien difficiles sentiers, des glaciers du Caucase jusque sous le ciel des tropiques, des plaines désolées aux oasis de palmiers, mais il nous amène enfin au port.
Marcel n'est pas moins joyeux que moi, et tous deux hâtons si bien la marche de nos montures, que, trois heures après l'avoir aperçu pour la première fois, nous atteignons enfin le beau village d'Aharam.
Les golams ont apporté nos bagages dans un balakhanè mis à notre disposition par le ketkhoda, superbe vieillard, dont les traits me rappellent le Darius des bas-reliefs persépolitains.