[2] Le toman vaut en ce moment 9 fr. 60 de notre monnaie; son cours est variable.
En quittant les glacières, nous entrons de nouveau dans le bazar; il est presque désert, les marchands plient en toute hâte leur étalage et ferment leur boutique. Cependant ce n'est aujourd'hui ni le vendredi des musulmans, le dimanche des Arméniens, le samedi des juifs ou l'une des nombreuses fêtes du calendrier persan. Quelle est donc la cause de ce brusque arrêt dans la vie commerciale d'un bazar aussi important et animé que celui de Tauris? Un pasteur révéré, le mouchteïd, vient, dit-on, de rendre son âme à Dieu.
C'était un beau vieillard, d'une figure intelligente et distinguée. Comme tous les grands prêtres, il portait la double robe et le manteau de laine blanche, et se coiffait de l'immense turban gros bleu réservé en Perse aux descendants du Prophète. Ce costume d'une majestueuse simplicité s'harmonisait avec la noblesse de sa démarche et mettait en relief une physionomie d'ascète bien faite pour inspirer le respect.
Marcel avait voulu, il y a quelques jours, reproduire les traits intéressants de ce religieux, et lui avait offert de faire sa photographie, mais le mouchteïd avait exprimé sans fausse honte la crainte de poser devant l'objectif. «Je suis avancé en âge, avait-il répondu, et, sans être superstitieux comme les infidèles sunnites, je redoute, en laissant trop fidèlement reproduire mes traits, de signer le dernier paragraphe de mon testament; d'ailleurs j'ignore par quel procédé Dieu ou le diable vous permet de fixer les images, et, dans le doute, je ne veux pas m'exposer à donner un mauvais exemple aux musulmans. Cependant, puisque vous désirez conserver un souvenir de moi, je prierai mes vicaires de se grouper à mes côtés, et vous dessinerez nos portraits, à condition que nous puissions suivre tous vos mouvements.» Aujourd'hui la résistance du vieillard à laisser faire sa photographie assure notre sécurité; car sa personne est si vénérée et le fanatisme des habitants de l'Azerbeïdjan si ardent, qu'on aurait sans doute attribué sa mort subite à quelque maléfice.
Les chefs religieux désignés sous le nom de mouchteïds (ce nom dérive d'un mot arabe et désigne l'ensemble des connaissances nécessaires pour obtenir le plus haut grade dans la hiérarchie ecclésiastique des Chiites) ont toujours eu en Perse une situation prépondérante. Ils ne remplissent aucune fonction officielle, ne reçoivent pas de traitement et sont élevés à cette haute dignité par le suffrage muet, mais unanime, des habitants d'un pays qu'ils sont chargés d'instruire dans leur religion et de défendre contre l'oppression ou l'injustice des grands. Le gouvernement persan ne saurait conférer ce titre, toujours décerné à la vertu, au mérite et à l'érudition.
Il y a rarement en Perse plus de trois ou quatre mouchteïds reconnus par le peuple, l'opinion publique exigeant tout d'abord, avant d'élever un mollah à cette haute dignité, qu'il ait acquis pendant un stage de vingt ans, fait à Kerbéla ou à Nedjef, plus de soixante-dix sciences et enrichi le pays d'une nombreuse postérité. Ces saints personnages, afin de capter la confiance du peuple, affectent une grande pureté de mœurs, la plus extrême sobriété, vivent en général fort retirés, fuient les honneurs et préfèrent aux faveurs royales la confiance populaire. Leurs discours édifiants sont pleins d'onction; leurs prières, plus longues que celles des fidèles, se terminent par des exhortations à la vertu adressées à la foule avide de les écouter; leurs interprétations de la loi du Chariat sont recherchées; les juges ont recours à leur haute science dans les questions les plus graves, et acceptent sans discussion des arrêts considérés comme irrévocables, à moins qu'un mouchteïd plus en renom de sainteté n'en décide autrement.
Du reste, ces chefs religieux ne s'écartent guère de la ligne de conduite sévère qui leur vaut leur élévation. S'ils faillaient à leurs devoirs, le charme serait vite rompu: ils perdraient le fruit des longues années de travail passées à conquérir le pontificat suprême et à s'assurer, de la part de tous les musulmans, une obéissance passive à laquelle les souverains de l'Iran sont obligés de se soumettre.
Depuis quelques années cependant, le pouvoir civil tend à s'affranchir de la tutelle religieuse, et le temps est passé où l'illustre mouchteïd d'Ispahan, Hadji Seïd Mohammet Boguir, exerçait dans la province de l'Irak un pouvoir illimité. Les criminels condamnés par lui à la mort subissaient en sa présence le dernier supplice, et plusieurs même sollicitaient la faveur suprême d'être exécutés de sa main. Leur corps était, en ce cas, enterré dans la cour du palais, et les coupables mouraient persuadés qu'ils obtenaient ainsi la rémission de leurs fautes et l'entrée en paradis.
Si l'on peut vanter en général la sagesse et la modération du haut clergé persan, on n'en saurait dire autant de l'ordre subalterne des mollahs. Leur rapacité, leur fourberie, leur bêtise font le sujet de mille contes.
Voici le dernier: