Tandis que le mollah Nasr ed-din prêchait vendredi à la mosquée du Chah, Houssein, le savetier de la dernière boutique du bazar au cuir, agenouillé dans le sanctuaire, pleurait à chaudes larmes; ses voisins, édifiés et le croyant ému par les exhortations touchantes du prédicateur, s'informèrent avec intérêt du motif de sa douleur. «Hélas! hélas! Mon bouc est mort, répondit-il entre deux sanglots, et le mollah en prêchant a fait mouvoir sa barbe comme mon pauvre ami! C'est l'évocation de cette chère image qui m'a fait pleurer.»
Le fanatisme des mollahs égale leur ignorance et leur avarice; ils abhorrent les chrétiens; et, si les Kurdes étaient entrés l'année dernière à Tauris, comme on l'a redouté un instant, les Persans, à l'instigation du clergé musulman subalterne, se seraient unis aux envahisseurs et auraient pillé le quartier arménien, quitte à se partager ensuite les dépouilles à coups de sabre.
La majeure partie des prêtres, avide d'acquérir les biens de la terre et peu soucieuse de partager ses richesses avec les déshérités de la fortune, néglige même l'accomplissement du devoir de la charité, si rigoureusement recommandé par le Koran. Quant à moi, je n'ai jamais vu un mollah faire l'aumône, bien que la pitié s'exalte au spectacle affreux de la misère actuelle; mais, en revanche, j'ai été témoin des reproches amers adressés par l'un d'eux à un aveugle au moment où il implorait la compassion d'un infidèle. «Faites donc la charité vous-mêmes, hypocrites et faux musulmans, au lieu de nous laisser mourir de faim!» répondit l'infirme exaspéré.
LE MOUCHTEÏD DE TAURIS ET SES VICAIRES. (Voyez p. [55].)
D'après la coutume, l'enterrement du mouchteïd doit avoir lieu deux heures après sa mort. La foule se précipite en masse vers la maison mortuaire afin de se joindre au cortège; je veux, moi aussi, prendre part à la cérémonie. J'emboîte le pas derrière les retardataires, mais je suis bientôt arrêtée par le guide: il a compris mon intention, tente d'abord de me détourner de mon chemin sous de mauvais prétextes, et m'avoue enfin qu'il ne peut laisser stationner des chrétiens sur la voie suivie par le cortège. Afin de ne point désoler ce brave serviteur et ne pas créer de difficultés au consul, j'accepte l'offre d'un soldat d'escorte et je monte sur la terrasse d'une maison, d'où je pourrai voir sans être vue le défilé de la procession funèbre. A peine y suis-je arrivée, qu'un bruit confus et des lamentations se font entendre au loin, annonçant l'approche du convoi.
En tête marche une troupe innombrable de gamins criant, hurlant et sautant comme tous les petits drôles de leur âge; derrière eux, le corps, placé sur un brancard, est porté par quatre hommes s'avançant d'un pas rapide. Le cadavre est recouvert d'un beau cachemire; à la tête on a posé le large turban bleu; une foule énorme, composée d'hommes de tout âge et de toute condition, marche ensuite dans un désordre confus, se foulant, se pressant autour du mort, afin de baiser ou de toucher au moins de la main le cachemire étendu sur la dépouille du saint prêtre.
En arrière du cortège arrivent des femmes voilées, faisant retentir l'air de leurs glapissements aigus et de leurs you, you, you funèbres. Je cherche en vain le gouverneur, les gros fonctionnaires, les soldats chargés de donner à la cérémonie un caractère officiel: aucun uniforme ne se montre; c'est une démonstration spontanée de la foule, qui suit les derniers restes d'un homme dont elle respectait et vénérait les vertus.
Ce système d'enterrement rapide n'est pas seulement réservé aux grands dignitaires du clergé persan, il est d'un usage général, et son principal inconvénient est de favoriser le crime.
Dès qu'une famille a perdu un de ses membres, elle le fait enterrer, mort ou vif, dans les deux heures, sans qu'aucun médecin contrôleur soit appelé à vérifier le décès ou à constater le genre de mort. La crainte d'inhumer des gens vivants préoccupe, il faut l'avouer, assez médiocrement les Persans: les pauvres considèrent ceux qui les quittent comme délivrés d'une lourde chaîne inutile à renouer; les riches expédient leurs morts à Kerbéla ou Nedjef, et le dernier voyage en caravane est d'assez longue durée pour donner aux cataleptiques le temps de se réveiller en chemin.