Les précautions hygiéniques sont en harmonie avec la rapidité des funérailles; le corps, sans bière, est déposé dans une fosse peu profonde, creusée dans un champ servant de cimetière, sur une place ou dans un carrefour, et les parents considèrent qu'ils se sont acquittés de tous leurs devoirs envers le défunt quand ils ont tourné sa tête dans la direction de la Mecque, et placé sous ses aisselles deux petites béquilles de bois, sur lesquelles il se lèvera à la voix de l'ange Azraël.
S'il s'agit d'une femme, l'instinct jaloux des maris complique la cérémonie. Dans ce cas les plus proches parents étendent tout autour de la fosse, au moment de déposer le cadavre, un voile épais destiné à dissimuler les formes féminines.
18 avril.—La mort du mouchteïd est considérée dans la ville comme un grand malheur; la vie publique est suspendue. En signe de deuil, toutes les boutiques du bazar restent closes, les bouchers ne tuent pas, les boulangers ne cuisent pas, et la population est condamnée à se nourrir de larmes, aliment des moins substantiels. Le meilleur moyen de nous distraire de la tristesse générale est d'aller avec quelques Européens faire un tour hors de la ville.
Une nombreuse cavalcade est bientôt organisée, et nous franchissons la porte de la cité après avoir traversé les bazars et un long faubourg peuplé de gamins occupés à jouer à la marelle, pendant que d'autres chantent à tue-tête les exploits de Moukhtar pacha au cours de la guerre turco-russe.
Les guides nous conduisent aux ruines de la mosquée de Gazan khan, ce roi mogol si célèbre dans l'histoire de la Perse par ses exploits et ses conquêtes.
Ce prince, tout à la fois forgeron, menuisier, tourneur, fondeur, astronome, médecin, alchimiste, «connaissait même l'histoire de son peuple», ajoute naïvement son historien. Dans sa guerre contre l'Égypte il rechercha l'appui du Saint-Siège. Le pape Boniface VIII fit connaître l'alliance qu'il avait contractée avec le souverain persan et détermina ainsi les princes chrétiens à embrasser une nouvelle croisade en leur laissant entrevoir la position critique des Sarrasins, attaqués à la fois par les soldats du Christ et les musulmans. Les relations de Gazan khan avec le chef de l'Église permettent de supposer que ce roi, converti en apparence à la religion musulmane avant son avènement au trône, n'avait jamais abandonné les croyances de ses pères; il protégea toute sa vie ses sujets chrétiens au détriment des musulmans et vécut en compagnie d'un moine installé à sa cour. Malgré cela, les historiens persans le considèrent comme un des plus grands rois qui aient régné sur l'Iran.
Gazan khan n'était pas un Apollon. «On s'étonne de voir tant de vertus habiter dans un si laid et si petit personnage», nous dit son conseiller intime. En revanche, son intelligence était extraordinaire; il se plaisait à lire la vie des grands hommes dans les écrits fabuleux et dramatiques de Firdouzi et de Nizamé, et s'était donné comme modèles Cyrus et Alexandre le Grand.
L'édifice construit sous son règne n'est plus aujourd'hui qu'un vaste tumulus fouillé et exploité en tous sens; les débris gisant sur le sol indiquent seuls les plus frappantes analogies entre cette ruine et la mosquée de Narchivan. Cependant le procédé des mosaïstes diffère: les faïences bleu turquoise sont disposées en grandes plaques; le dessin est tracé au burin de façon à enlever par parties l'émail bleu et à laisser apparaître la brique même. C'est un véritable travail de gravure fini avec un art et une patience admirables.
Un paysan, qui cherche dans les ruines des matériaux destinés à réparer sa maison, m'apporte une étoile à huit pointes ornée d'un dessin en creux. Les briques estampées se mêlaient donc à l'émail dans la décoration de cet édifice d'un goût exquis, si l'on en juge d'après les fragments épars sur le sol.
Après avoir parcouru tous les tumulus de l'ancienne Tauris, la cavalcade s'engage au milieu de jardins embaumés séparés les uns des autres par des rigoles où circule une eau courante d'une admirable limpidité; les pêchers, les pommiers, les amandiers et les cognassiers à fruits doux ombragent de leurs branches couvertes de fleurs des plantations de melons, de concombres, de pastèques et d'aubergines, semées sans art ni symétrie, mais rachetant par une vigueur extraordinaire cet apparent désordre. Quelques échappées à travers la verdure naissante découvrent de charmants paysages. Là c'est une caravane de petits ânes chargés de bois, passant à la file sur un pont des plus rustiques; ici, des femmes enveloppées de leurs voiles bleus se sauvant à l'approche des Faranguis. Il n'a pas été possible de faire la photographie de la mosquée de Gazan khan, l'édifice ne conservant même plus de forme; c'est le cas de prendre ma revanche; je descends de cheval, et, malgré un vent violent et des nuages noirs amoncelés du côté de la montagne, j'obtiens une bonne épreuve du jardin et du convoi de baudets. «En selle, en selle!» s'écrie mon mari. Il est déjà trop tard: le tonnerre gronde, les éclairs éblouissants déchirent la nue, et la pluie devient bientôt diluvienne. Nous cherchons en vain un abri sous les arbres, leur feuillage ne peut plus nous garantir. Sauve qui peut! Chacun prend son parti en brave et se dirige vers la ville de toute la vitesse de sa monture.