A l'avènement au trône d'Alexandre III, le chah parut oublier ses griefs et chargea son ancien serviteur d'aller féliciter le nouveau souverain. L'ambassadeur devait en même temps remettre au tsar une épée dont le fourreau était enrichi d'émeraudes, et à la tsarine une turquoise estimée vingt mille francs. Le çpâhçâlâr ne réclama, à cette occasion, ni traitement ni subvention; il se fit accompagner d'un nombreux personnel, représenta dignement son maître et revint en Perse avec l'espoir, bien légitime, de rentrer dans ses bonnes grâces.

Lors de mon passage à Téhéran, je me souviens qu'amis et ennemis discutaient entre eux les chances du ministre. En général on s'accordait à croire que le roi, après avoir imposé une si lourde contribution à son ancien favori, lui tiendrait compte de son obéissance.

Trois jours ne s'étaient pas écoulés depuis son arrivée, que le çpâhçâlâr, nommé gouverneur du Khorassan, était invité à partir pour Mechhed, situé à vingt-cinq jours de marche de la capitale. Quoique cette situation, une des plus hautes du royaume, soit toujours donnée à un parent très rapproché du roi, en raison de la richesse de la province et de l'omnipotence que prend bien vite un gouverneur fort éloigné du pouvoir central, le généralissime ne se méprit pas sur les intentions du chah, et comprit qu'il était condamné à un exil déguisé. Dans l'espoir de rentrer en grâce, il alla, assure-t-on, jusqu'à offrir un million à son souverain s'il voulait l'autoriser à rester à Téhéran. En réponse à sa proposition, il reçut l'ordre formel de gagner son poste et de quitter la capitale sous quatre jours.

Le voisinage du tombeau de l'imam Rezza n'a-t-il point suffi à le consoler de sa disgrâce, et le chagrin a-t-il achevé de détruire une constitution usée par les travaux et les plaisirs? Nul ne le sait.

Le çpâhçâlâr avait rendu de grands services à la Perse en la mettant plus directement que par le passé en rapport avec la diplomatie européenne, et avait achevé de constituer l'unité du royaume en soumettant d'une manière définitive les tribus du Fars et de l'Arabistan, jusqu'alors à peu près indépendantes. Ses procédés administratifs étaient malheureusement plus discutables que ses vues politiques. Contrairement aux usages de ses prédécesseurs, il ne vendait ni les charges ni les offices, mais il se dédommageait, sans scrupule, au préjudice du trésor royal.

Dès son arrivée aux affaires, il avait senti le besoin de se débarrasser d'un contrôle quelconque ou de l'espionnage d'un personnel subalterne, et, pour inaugurer l'ère des réformes, il avait renvoyé tous les employés des ministères. Tour à tour receveur et payeur, expéditionnaire, chef de bureau, chef de division et président du Conseil, il tenait à lui seul ses livres de comptabilité et suffisait à sa correspondance. Les procédés administratifs et financiers de ce ministre idéal sont néanmoins connus de tout le monde: s'il comptait, par exemple, le prix d'un uniforme de soldat cinquante francs, de mémoire de fournisseur il n'en donnait jamais plus de vingt; il encourageait le roi à augmenter la solde de l'armée et engageait les hommes au rabais. Officiers et soldats n'osaient se plaindre, et se contentaient de rentrer dans leurs foyers, à la grande joie de leur généralissime, qui n'avait plus à les habiller ni à les payer, et les faisait cependant figurer sur ses états de solde. Une pareille situation ne pouvait se prolonger éternellement. Quand les courtisans furent bien convaincus que Nasr ed-din, à son retour d'Europe, était las de son ancien favori, ils dénoncèrent au roi le ministre concussionnaire et précipitèrent sa chute.

Le peuple, aux dépens duquel le çpâhçâlâr ne s'enrichit jamais, et qui aime mieux, sentiment mesquin mais naturel, voir piller la caisse royale que dépouiller les cultivateurs et les petits marchands, le regrette; les grands personnages eux-mêmes partagent ce sentiment. Aujourd'hui qu'il faut payer pour obtenir un gouvernement, payer pour être nommé général, payer pour se faire rendre justice, payer pour se faire arrêter, payer pour se faire administrer la bastonnade, toute la nation déplore la chute d'un homme qui montrait envers elle un certain désintéressement, et voit dans sa mort inattendue une occasion de rappeler ses bonnes qualités. Dieu nous préserve du jour des louanges!

«En somme, me dit sous forme de conclusion, et avec une franchise charmante, le gouverneur de Bouchyr, souverain, hakems ou ministres tournent dans un cercle vicieux. Le chah, sachant que ses proches parents et les plus hauts fonctionnaires de son empire sont tous enclins au madakhel (bénéfice), ne se fait nul scrupule de saigner leur coffre-fort de temps à autre; ceux-ci, de leur côté, prévenus du sort qui les attend, se hâtent de pressurer le peuple et de s'enrichir afin de conserver un bien-être décent, après avoir satisfait aux demandes parfois exagérées de leur maître.»

… Il n'est pas surprenant que l'état sanitaire de Bouchyr laisse tant à désirer: jamais je n'ai vu une ville aussi sale et aussi mal tenue. Que les places envahies par des tombes creusées à fleur du sol, les rues encombrées d'ordures animales et végétales, les fosses d'aisances à ciel ouvert ne fleurent point la rose, c'est là une bagatelle insignifiante, à peu près commune à toutes les villes de l'Orient; mais ici le mal est bien autrement grave. Les étages supérieurs des maisons sont seuls habités, et les propriétaires, n'ayant point adopté l'usage des tuyaux de descente, se débarrassent des immondices de tout genre en les déversant au moyen de gargouilles de bois dans le fossé creusé au milieu des rues. Quoi qu'ils fassent, les passants doivent s'estimer fort heureux d'échapper au jet principal et d'être seulement atteints par les éclaboussures secondaires. A quelle dure épreuve doivent être soumis de pieux musulmans exposés, dès le pas de leur maison, à recevoir sur la tête des souillures immondes!

Bouchyr ne mérite pas d'ailleurs que l'on s'aventure dans ses rues. La ville, de fondation moderne, ne possède aucun monument digne d'intérêt et n'a pour elle que l'animation de ses bazars encombrés de gens affairés et de portefaix arabes dont la vigueur contraste avec l'aspect chétif des indigènes.