Cette bonne nouvelle, en dissipant nos inquiétudes, nous a permis de goûter avec une attention recueillie aux chefs-d'œuvre de l'achpaz (cuisinier) du palais.

Le dîner était servi à la mode européenne. Cristaux, linge, argenterie, occupaient sur un grand guéridon leur place réglementaire; mais les plats, en vertu d'un habile compromis, ne défilaient pas sur la table et se trouvaient disposés par rang de taille sur deux longues nappes étendues à terre. Soupes variées, volailles, gigots d'agneau et de mouton, poissons emmaillotés dans une friture blonde, melons, pastèques, concombres, aubergines bouillies et farcies, torchis (fruits ou légumes confits au vinaigre), nougats, pâtisseries jaunes, roses ou blanches, auraient suffi à rassasier cinquante Persans bien affamés.

Le gouverneur, après avoir jeté le coup d'œil du maître sur ces brillants spécimens de la cuisine iranienne, nous a priés de faire notre choix; nous nous en sommes rapportés à ses lumières et, sur son ordre, les pichkhedmed (valets de chambre) ont fait circuler à la ronde un plat de chaque espèce: dîner exquis et bien fait pour ravir d'aise des gens soucieux de ne point s'offrir une rage de dents en mangeant trop chaud.

Je n'ai pas été la seule à apprécier les mérites du festin. C'était plaisir de voir les mines gourmandes d'une trentaine de serviteurs assis à l'extérieur de la salle à manger. Ces invités de deuxième catégorie happaient au passage les plats desservis, et faisaient disparaître leur contenu avec une telle dextérité que les derniers venus ou les plus timides avaient l'unique consolation de lécher la sauce attachée au fond des plats.

Après le repas, nous nous sommes retirés dans le salon; les nuits sont trop fraîches et trop humides à Bouchyr en cette saison pour que l'on puisse passer la soirée sur les terrasses. La conversation a roulé sur la France, sur Paris, que le hakem regrette de ne plus habiter, bien qu'il soit encore tout à la joie d'avoir été nommé gouverneur.

Mirza Mohammed était fort inquiet, nous a-t-il assuré, à son arrivée à Chiraz: le pauvre homme se demandait dans sa naïveté comment il fournirait au roi une redevance supérieure à celle qu'acquittait son prédécesseur, et comment surtout il rentrerait dans les madakhels que tout fonctionnaire doit distribuer avant d'obtenir sa charge. Aujourd'hui le hakem est fort tranquille à cet égard. Sa quiétude ne repose pas sur une étude approfondie des registres de la province, paperasses encombrantes et inutiles, mais sur l'expérience de ses secrétaires, habiles à découvrir des mines d'or et d'argent monnayé à l'effigie du souverain sans le secours d'incantations ou de baguette de coudrier.

Comme nous nous apprêtions à nous retirer, plusieurs serviteurs, la mine à l'envers, sont entrés au salon. Ils apportaient une dépêche dont le bruit public ou leur curiosité leur avait fait connaître la teneur. Le télégramme venait de Téhéran et ne contenait que ces mots: «Dieu a rappelé à lui le çpâhçâlâr

Le titre honorifique de çpâhçâlâr, équivalant à celui de généralissime des armées persanes, était porté par l'avant-dernier ministre d'État, l'une des plus puissantes figures de la cour de Nasr ed-din. La mort inattendue de ce personnage suscite une émotion d'autant plus grande que le défunt, parti de bien bas, avait joui pendant plusieurs années d'une autorité souveraine.

Fils d'un étuvier de Kazbin, le çpâhçâlâr abandonna de bonne heure le hammam paternel et se fit admettre au palais dans des offices très infimes. Sa vive intelligence lui permit de sortir rapidement de l'obscurité et de prendre plus tard une telle influence sur l'esprit du roi, que celui-ci n'hésita pas à lui confier d'abord le département des affaires étrangères, puis à le nommer enfin premier ministre.

La facilité et la régularité de ses rapports avec les agents diplomatiques, les sympathies qu'il avait su s'attirer en renonçant aux éternelles tergiversations de la politique orientale, engagèrent le chah à amener son grand vizir en Europe et à en faire le confident de ses plus secrètes pensées. Pendant le voyage, un fait grave se produisit à la cour de Téhéran. La sœur du souverain, veuve de l'émir Nizam, se mariait avec Yaya khan, frère du çpâhçâlâr. Le roi vit, paraît-il, cette union avec déplaisir et dès cette époque prêta l'oreille aux dénonciations des ennemis d'un homme devenu trop puissant pour ne pas traîner à sa suite un cortège d'envieux et de mécontents.