18 novembre.—Je suis désespérée et cruellement punie de m'être séparée de mes bagages.

Après avoir fait peau neuve autant que le permettait une garde-robe devenue bien restreinte, nous nous sommes enquis de nos caisses. Elles devraient être ici depuis longtemps; il faut huit jours pour venir de Chiraz à Bouchyr, et nous en avons mis vingt à faire la tournée du Fars; cependant personne, à la douane ou au palais, n'a pu nous renseigner sur leur compte. Les ferachs assurent même qu'il n'est arrivé aucune caravane depuis quinze jours.

C'est un vrai désastre. Sans compter les tapis et les menus objets achetés en chemin, clichés, cahiers, dessins, fruits d'un long et pénible voyage, sont peut-être perdus à jamais. Le gouverneur a pris pitié de mon émoi: il s'est chargé d'envoyer un télégramme à Chiraz et de savoir si la caravane s'est mise en marche; mais nous ne pouvons recevoir une réponse avant deux jours.

Les membres de la colonie européenne de Bouchyr, Malcolm khan, riche négociant d'origine française (il m'a assuré avoir une parenté très rapprochée avec Rousseau), et les représentants de la maison Holtz ont apporté un peu de calme dans mon esprit en m'assurant à l'unanimité que mes bagages ne pouvaient être égarés. Le premier secrétaire du consulat d'Angleterre, un très aimable officier, et le médecin de la résidence, neveu du consul général, ont achevé de me rendre confiance.

Ces deux messieurs venaient, au nom du colonel Ross, en ce moment en villégiature aux environs de la ville, nous offrir l'hospitalité à l'hôtel du Consulat ou à sa campagne de Çabs-Abad (Lieu-Vert), distante du port de deux farsakhs. En se retirant, le docteur Ross nous a recommandé de nous abstenir rigoureusement de l'eau de Bouchyr. Elle est malsaine, corrompue, contribue à donner la fièvre, et contient le germe d'une filaire analogue au ver de Guinée, qui se développe dans l'économie, chemine lentement le long des muscles et finit, après avoir occasionné d'insupportables souffrances, par se présenter sous le derme. Le traitement en faveur chez les indigènes est simple, mais exige beaucoup de patience de la part du malade. Dès que la tête apparaît sous la peau, on pratique une incision et on la saisit. Il s'agit alors de la fixer avec une épingle sur une bobine de bois, et de tourner tous les jours la bobine jusqu'à ce que l'animal soit enroulé en entier. Si, impatienté par la lenteur de cette opération, on exécute trop rapidement la traction, le ver se contracte et se brise, la partie demeurée dans les chairs s'enfonce, reprend une vie nouvelle, et, après une longue promenade, se montre parfois à une très grande distance du point où la première incision avait été faite. Certains vers nonchalants se laissent extirper en une semaine, d'autres résistent pendant deux mois au supplice de la bobine. Les eaux de Bouchyr ne favorisent pas également tout le monde; quelques malheureux sont parfois gratifiés de plusieurs filaires et ne peuvent se mouvoir sans risquer de déplacer la bobine du mollet ou celle du biceps. La maladie, déjà fort douloureuse, devient alors intolérable, en raison des positions extravagantes que le patient est obligé de garder pour ne point briser ses appareils.

Les Européens et les riches habitants de Bouchyr se préservent de ces parasites en buvant de l'eau du Tigre ou de Karoun, apportée de Bassorah ou de Mohamméreh dans des barques pontées; mais il n'en est pas de même des pauvres gens, obligés de consommer le liquide saumâtre emmagasiné dans les citernes; presque tous sont atteints au moins une fois dans leur vie.

Voilà des renseignements de nature à me faire apprécier à leur juste valeur deux grandes carafes d'eau envoyées en pichkiach par le hakem.

Sans compter le ver de Guinée, les indigènes sont sujets en toute saison à des maladies terribles: choléra, accès pernicieux, diphtérie les déciment à l'envi. Logés dans les rez-de-chaussées qui servent de soubassement aux maisons, mal nourris, mal abreuvés, paralysés par la fièvre et impropres au travail pendant une partie de l'année, les gens du peuple tomberaient dans une extrême misère et périraient en grand nombre s'ils ne trouvaient remèdes et conseils au dispensaire organisé par les soins de Mme Ross.

19 novembre.—Dieu soit béni! les bagages sont retrouvés ou du moins sur le point de l'être. Nous étions invités à dîner hier soir chez le gouverneur; dès notre venue, le hakem nous a transmis la réponse au télégramme qu'il avait envoyé la veille à Chiraz.

Çahabi divan remercie d'abord Marcel de ses salutaires ordonnances et se plaît à attribuer aux frictions arsenicales et au séjour dans la montagne l'amélioration de sa santé. Le gouverneur s'excuse ensuite du retard apporté au départ de la caravane: ignorant que nous avions laissé une partie de nos bagages au tcharvadar bachy, il a réquisitionné tous les chevaux de la province, afin de leur faire transporter ses tentes et sa maison hors de la ville. Pas un convoi n'est sorti de la cité pendant deux semaines; mais, comme depuis cinq jours les caravanes ont repris leur marche normale, nous ne tarderons pas à rentrer en possession de nos précieux colis.