Au-dessus d'une enceinte flanquée de tours apparaissent des maisons à plusieurs étages, surmontées d'une forêt de badguirds (prend-le-vent) hauts et élancés comme des clochers de cathédrale. Ces singulières dispositions architecturales consécutives au climat et au sol de la côte méridionale de la Perse donnent au grand port iranien un caractère tout différent de celui des villes de l'intérieur. Roustem, mon vieux golam, m'explique que Bouchyr, entouré d'un côté par la mer, de l'autre par des terres marécageuses, est forcément malsain et humide. Les habitants renoncent donc à occuper le rez-de-chaussée de leur maison et s'en servent comme de caves destinées à supporter les chambres et les talars. Ces dernières pièces, percées de nombreuses portes-fenêtres, se dégagent sur la terrasse qui recouvre le soubassement. Grâce à la multiplicité des baies, il suffit de fermer les ouvertures pratiquées sur trois côtés et d'ouvrir les fenêtres orientées à la brise pour modérer l'intensité d'une chaleur d'autant plus insupportable qu'elle est lourde et humide.
LA FLOTTE ROYALE A BOUCHYR.
Avant de franchir l'enceinte fortifiée, la caravane longe le port. Ses eaux sont peu profondes, et à peine aperçoit-on çà et là quelques barques de pêcheurs. Non loin des portes de la ville s'étalent, mélancoliquement couchés sur leur flanc, quatre bateaux ou plutôt quatre coques désemparées veuves de voile et de mâture. Saluez! c'est la flotte impériale et royale de la Perse, qui pourrit depuis de longues années sur la grève. Jadis elle affronta sans trembler les colères de Neptune: aujourd'hui elle est digne de porter des champignons ou d'être exploitée par la Société concessionnaire des allumettes incombustibles.
Cet état de vétusté la mettant à l'abri de toute entreprise commerciale de la part des fonctionnaires iraniens, je proposerais au chah, si j'avais l'insigne honneur d'être de ses conseillers, de réunir dans un musée les archéologiques débris de ses escadres et d'en nommer conservateur son grand amiral. Il sauverait ainsi les apparences et permettrait à cet «immense dignitaire» de regarder de haut en bas ses collègues de la Confédération Helvétique.
Après avoir dépassé les vénérables reliques d'une marine dont le renom n'a jamais troublé les mers, nous nous sommes rendus directement au palais du gouverneur, Mirza Mohammed Moustofi Nizam, afin de lui porter les lettres de recommandation que le docteur Tholozan, un de ses protecteurs, nous a données lors de notre passage à Téhéran. Pendant la durée de notre entrevue avec le hakem, les ferachs se mettaient en quête d'une maison inhabitée et y faisaient porter nos bagages; prévenus du succès de leurs recherches, nous nous sommes hâtés d'aller prendre possession de notre appartement.
FAUCONNIER DU CHEIKH DE GOUREK. (Voyez p. [510].)
J'étais d'autant plus désireuse de me renfermer dans une chambre bien close, que depuis longtemps je caressais une idée fixe, celle de rompre au moyen de nombreuses ablutions d'eau de mer avec les petits hadjis de Miandjangal et de cacher aux Européens, toujours très empressés à venir rendre visite aux nouveaux venus, les graves dangers qu'il y aurait à nous introduire dans leur maison. Mes projets mis à exécution, je me lance à la découverte. Un régiment logerait à l'aise dans notre demeure; du haut des terrasses on aperçoit la ville, la plaine de Gourek, la mer et, tout à l'horizon, la mâture de deux navires anglais. En réalité il n'y a ni port ni rade à Bouchyr: les bateaux de fort tonnage ne peuvent s'approcher de la ville, entourée de bas-fonds dangereux, et mouillent à une distance que les barques indigènes à voile ou à rames mettent plus de deux heures à franchir. Souvent même, quand le vent souffle du large, les navires sont obligés de gagner la pleine mer sans avoir complété leur chargement. Les caboteurs calant de trois à quatre pieds s'aventureraient sans talonner dans la crique qui sert de havre, mais en ce cas ils ne trouveraient point de bouées et courraient le risque d'être jetés à la côte par les gros temps de nord-ouest. Les navires anglais n'hésitèrent pas cependant à traverser ces bas-fonds et à s'embosser dans la rade intérieure lorsqu'ils bombardèrent Bouchyr il y a quelque trente ans.
Le chahzaddè Zellè sultan aurait eu le dessein, m'a dit le gouverneur, d'attirer les petits navires à Bouchyr et de faire construire à cet effet une jetée et un quai vertical, mais il a craint d'éveiller les susceptibilités du chah son père, et attend une occasion favorable pour rendre praticable le seul port qui permette à la Perse d'entretenir des relations directes avec l'Europe. Ce projet, tout à l'honneur du prince, ne sera pas, je le crains, mis de longtemps à exécution.