L'obarè (outarde) sur laquelle on venait de lancer un faucon était de la taille d'une grosse poule. Dès qu'elle a aperçu l'assaillant, au lieu de se tapir ou de se cacher sur le sol, elle s'est bravement élevée dans les airs. A partir de ce moment les deux adversaires ont cherché sans cesse à se dominer l'un l'autre, afin d'éviter les coups de bec qu'ils essayaient mutuellement de se lancer; bientôt nous avons perdu de vue les combattants. Cependant deux points réapparaissent. Les lutteurs ailés se maintiennent à égale hauteur, bec contre bec, serres contre serres; ils redescendent; l'outarde semble lasse, le faucon garde encore toute sa vigueur. Tout à coup ce dernier étreint sa victime, celle-ci tente un suprême effort, et les deux oiseaux, ne formant qu'une boule de plumes hérissées, s'abattent sur le sol. L'obarè est aveuglée et vaincue.
Dès qu'il s'est rendu maître de sa proie, le gerfaut la dévorerait tout entière si le chasseur ne venait la lui disputer. Néanmoins il est indispensable de récompenser le vainqueur en lui donnant la tête et le foie de chaque pièce de gibier; si on négligeait de lui tenir compte de sa peine, l'oiseau se refuserait à chasser plus longtemps.
Le faucon est vorace, mais n'a aucune ténacité. Lui arrive-t-il plusieurs fois de suite de ne pas apercevoir sa proie ou de la manquer, il revient de fort méchante humeur auprès de son maître et reste insensible à tout encouragement. De la manière plus ou moins habile dont l'oiseau est décapuchonné et de la promptitude avec laquelle il est lancé dépend donc le plus souvent le succès de la chasse.
L'oiseau le plus vigoureux, le mieux dressé, le mieux dirigé, n'est pourtant pas toujours vainqueur. Les vieilles outardes, expertes en ruses de guerre, le battent même assez souvent. Quand elles ont tenté, sans succès, de dominer l'assaillant, elles simulent une extrême fatigue, battent faiblement des ailes, guettent le moment où leur ennemi, les croyant à bout de forces, va s'élancer sur elles et, faisant alors une brusque volte, lui lancent à la tête un jet de fiente qui l'aveugle et le laisse si penaud qu'il s'abat comme une masse. En ce cas, l'oiseleur doit prendre l'animal, le débarbouiller au plus vite avec l'éponge et le rapporter au logis, car après une pareille mésaventure il ne voudrait plus combattre de la journée.
On n'emploie pas seulement le faucon à chasser des oiseaux ou des lièvres: les gerfauts de grande race sont lancés sur la grosse bête et en particulier sur la gazelle. Les cavaliers poursuivent d'abord le gibier avec des lévriers très agiles, connus sous le nom de tazi. Quand les chiens commencent à se fatiguer, le fauconnier décapuchonne son animal. L'oiseau fond sur la tête de la gazelle, l'aveugle et la livre impuissante aux mains des chasseurs.
Bouchyr, 17 novembre.—La plaine de Gourek est séparée de la mer par des dunes de sables mobiles, dans lesquelles nos malheureuses montures pénètrent jusqu'au jarret. Quand on croit en être quitte avec les difficultés du chemin, on rencontre une nappe de boue dissimulée sous une mince couche d'eau. Les saints eux-mêmes perdraient leur sérénité à franchir un pareil marais sur des bêtes médicamentées. Pour nous, qui avons dépensé depuis longtemps la provision de patience départie par le ciel à chaque mortel, nous nous contentons d'exécuter au-dessus des oreilles de nos montures des exercices de haute voltige:
La chute succède aux chutes,
Les culbutes aux culbutes[9].
[9] Que Lamartine me pardonne ce plagiat acrobatique.
Malheureusement toutes ces cabrioles, que nous tombions pile ou que nous tombions face, se terminent d'une manière uniforme dans la vase. Nous serions encore englués au fond de quelque bourbier, si la vue de Bouchyr surgissant du milieu des flots n'avait relevé notre courage défaillant.