16 novembre.—La distance d'Aharam à Bouchyr n'excède pas huit farsakhs, et cependant nous n'avons pu la franchir en une étape, tant les chevaux étaient éprouvés par le régime purgatif auquel ils sont soumis depuis quatre jours.

Enfin, la caravane a atteint le village de Gourek! Cinq minutes après mon arrivée, j'étais en possession d'une sébile d'eau fort douce, si je la compare à l'infecte boue d'Aharam. Ce breuvage réparateur nous a permis de prendre quelque nourriture et de renouveler nos forces épuisées.

Ce village se compose de cabanes construites, comme toutes les habitations du Fars méridional, en stipes et en branches de palmier; les rues ménagées au-devant des portes sont encombrées de beaux enfants, de chiens jaunes et de poules noires, tous également sauvages; autour des habitations s'étend une plaine couverte d'une maigre végétation d'herbes et de buissons. Le pays n'est pourtant pas stérile: non loin d'ici les terres produisent de plantureuses récoltes de blé; la vigueur des villageois, leurs habits fort propres, témoignent d'ailleurs de leur bien-être.

Le cheikh de Gourek mène une existence comparable à celle des grands seigneurs de la féodalité française, et peut, à son gré, se donner le plaisir de la chasse à courre et au vol, plaisirs très appréciés de tous les Iraniens, mais à la portée seulement des chefs de tribu assez puissants et assez riches pour entretenir des chevaux, des meutes et des oiseaux de proie.

Ce n'est pas avec des noyaux de pêches qu'on alimente une fauconnerie. La valeur intrinsèque des gerfauts est souvent considérable en raison de leur bonne éducation; le prix de leur nourriture, composée de volaille et de mouton, est élevé; il faut affecter à chaque animal un serviteur, et à ce serviteur un bon cheval. Au total on estime que l'entretien particulier de l'oiseau de proie, de son valet de chambre et de son coursier coûte, bon an mal an, de huit cents à mille francs.

LE CHEIKH DE GOUREK.

Une bête possédant un pareil train de maison ne saurait être élevée avec trop de soins; aussi bien l'envoie-t-on à l'école de bonne heure. Dès que le fauconneau a mis ses ailes, on le dresse à aller chercher de la viande crue dans les orbites d'une gazelle ou d'une outarde empaillée. A mesure qu'il prend goût à cet exercice, on éloigne l'appât et on le dispose à une distance telle, que l'oiseau ne puisse le distinguer s'il reste à terre. Il s'élève alors, cherche des yeux le mannequin et fond sur lui avec une foudroyante rapidité. Devenu grand, le faucon se précipitera de la même manière sur le gibier dans la direction duquel le lancera le chasseur, et l'aveuglera afin de saisir derrière ses prunelles la pâtée qu'il espère y trouver.

Quand un gerfaut doit aller à la chasse, on le laisse à jeun pendant tout un jour; au moment du départ on le coiffe d'un capuchon enrichi de pierreries, et l'on attache à sa patte une légère lanière de cuir. Puis, muni d'un perchoir formé d'une boule de cuir emmanchée sur une broche de fer, d'une éponge destinée à débarbouiller l'animal, d'un tambour servant à le rappeler s'il s'éloigne trop, l'oiseleur pose le faucon sur son poing recouvert d'un gantelet rembourré, choisit un cheval rapide et sort dans la campagne à la suite de son maître. C'est à la tête d'un nombreux équipage de chasse que nous avons rencontré à une petite distance du village le cheikh de Gourek. J'ai vainement cherché à ses côtés châtelaines chevauchant belles haquenées, brillants seigneurs, damoiselles, pages ou varlets. Les châtelaines de Gourek sont trop occupées à se crêper le chignon ou à confectionner des pilaus, quand les luttes intestines leur en laissent le loisir, pour prendre part à des expéditions cynégétiques; les seigneurs sont remplacés par des moricauds, les varlets par des brigands à mine patibulaire, décorés du nom de toufangtchis.

Les péripéties de la chasse n'en ont pas moins été très émouvantes.