20 novembre. A bord du Pendjab.—La chaloupe à vapeur du consul d'Angleterre nous a conduits ce soir à bord de ce steamer, qui, destiné à transporter des Orientaux, manque du confortable que l'on s'attendrait à trouver sur une ligne où les prix de transport sont très élevés. Les cabines n'ont pas de couchettes, mais des coussins de crin, sur lesquels on étend pompeusement des serviettes. Ces matelas ne valent guère mieux que nos couvre-pieds persans; en tout cas le dîner de ce soir m'a fait regretter le pilau journalier confectionné par les soins des Arabet, Mohammed, Ali, etc.
Et moi qui me réjouissais à la pensée de mener durant un jour tout entier une vie de sybarite!
21 novembre.—Un vent assez violent s'est levé cette nuit, le Pendjab n'a pu terminer son chargement et a levé l'ancre vers deux heures du matin.
Au jour je suis montée sur le pont. Nous longions encore les côtes de Perse. Elles sont plates, très basses, d'une couleur uniformément jaune, dépourvues de toute espèce de végétation.
A huit heures, le bateau s'engage dans un estuaire vaste comme une mer; c'est le Chat el-Arab, formé par la réunion du Tigre et de l'Euphrate: les rives sont sablonneuses et d'une extrême monotonie.
A huit heures et demie, le navire prend toute sa vitesse et franchit sans encombre une barre vaseuse qu'il est difficile de faire passer aux navires calant plus de dix-huit pieds. Au delà de la barre de Fau, les rives se rapprochent, et, bien que le fleuve ait encore près de six kilomètres de largeur, on aperçoit cependant sur ses bords une maigre végétation; puis apparaissent des palmiers rabougris et tordus par les vents de mer, enfin des forêts de plus en plus belles à mesure qu'on avance dans l'intérieur des terres. Nulle maison, nul panache de fumée ne décèle la présence de l'homme. Les rives du Chat el-Arab paraîtraient désertes si le fleuve n'était sillonné de barques rapides qui vont se perdre dans les rigoles d'irrigation. Chaque rameur est armé d'un aviron de la grandeur et de la forme d'une cuiller à potage, et s'aide en guise de voile de son abba suspendu au manche de la gaffe.
Vers une heure nous passons en vue d'un gros bourg fortifié situé à l'embouchure du Karoun. Mohamméreh fut pris par les Anglais en même temps que Bouchyr, puis restitué à l'Iran au moment de la délimitation des frontières turco-perses. Les murailles de terre démantelées portent encore les traces des boulets envoyés par l'escadre victorieuse.
A quelque distance de Mohamméreh, le capitaine du Pendjab fait mettre une chaloupe à l'eau et, sur notre prière, nous débarque à Felieh, village d'assez pauvre apparence, habité par un chef de tribu auquel Çahabi divan nous a spécialement recommandés.
Marcel demande s'il y a un caravansérail; on lui répond en nous conduisant tout droit chez le cheikh.
Dès l'entrée, la maison s'annonce comme une demeure hospitalière: autour d'une gigantesque cafetière posée sur des cendres chaudes, sont groupés des mariniers et des toufangtchis; chaque étranger qui franchit le seuil de la porte reçoit des mains d'un gahvadji préposé à ce soin une tasse de café puisée dans la chaudière.