PORTE-KALYAN DE CHEIKH MEUZEL. (Voyez p. [525].)

Au rez-de-chaussée de la maison se trouve une chapelle domestique plongée dans un demi-jour mystérieux que dispensent avec parcimonie les épaisses dentelles des moucharabiehs placées devant les baies. Des femmes sont assises le long du mur, tandis qu'une belle fille déclame sur un mode suraigu une scène du martyre des imams.

Torkan khanoum entre, s'assied au milieu de la pièce et m'invite du geste à prendre place auprès d'elle. J'obéis, et me voilà introduite en pleine mosquée chiite, au grand ahurissement des assistantes, stupéfiées de cette scandaleuse intrusion. On chuchote à droite et à gauche, l'office s'interrompt. Torkan khanoum ne perd pas la tête, ordonne impérieusement à la lectrice de continuer la cérémonie, et le calme se rétablit.

A mesure que mes yeux s'habituent à l'obscurité, je distingue dans l'ombre un grand nombre de femmes que je n'avais pas aperçues d'abord. Toutes ont ramené leur abba sur la tête, mis à nu le sein et l'épaule gauche, et les frappent en mesure avec la paume de la main afin d'accompagner sur ce tambourin vivant les lamentations de la lectrice.

Dans les moments les plus pathétiques, l'assistance gémit et sanglote en répétant en chœur: «Hassan, Hassan, Hassan; Houssein, Houssein, Houssein», et en entremêlant ces démonstrations bruyantes de claques sonores. Les plus vieilles matrones sont naturellement les plus ferventes; l'une de ces parques, qui rendrait des mois de nourrice à Mathusalem, a trouvé moyen de se faire bien venir des imams sans dénuder, à force de coups, les os déjà bien apparents de son épaule décharnée: elle a installé sur son genou gauche la plante de son pied droit et frappe sur ce vénérable cuir avec une ardeur des plus méritoires.

Le kalyan qui circule de main en main, le café délicieux qu'une négresse distribue à toutes les pleureuses, ne privent les fils d'Ali ni d'un gémissement ni d'un sanglot. Une jeune vierge a déclaré, entre deux soupirs étouffés, que le breuvage n'était pas suffisamment chaud, et a dévotement jeté le contenu de sa tasse à la figure de la servante. Torkan khanoum s'est empressée de punir l'échanson négligent, et la cérémonie s'est enfin terminée.

L'émotion de l'assemblée paraissait si sincère qu'en revenant au grand jour je me suis hâtée de chercher sur le visage des pleureuses les traces de leurs larmes et de leur douleur: toutes m'ont semblé parfaitement calmes et très heureuses d'aller reprendre le cours de leurs sempiternels bavardages.

Quant à Torkan khanoum, elle a assisté impassible et sans pousser un seul gémissement à toute la cérémonie. Faut-il qu'elle soit sûre de sa puissance et de son ascendant pour se conduire avec un pareil sans-gêne dans une famille où toutes les femmes se font gloire d'user leur peau en l'honneur de Hassan et de Houssein!