«Voudriez-vous déjà quitter Felieh? a-t-il repris avec étonnement; j'espérais vous garder ici quelques mois, et je n'ai pas encore prévenu le mécanicien de Bassorah.»
La surprise de Meuzel n'a rien d'extraordinaire: certains de ses hôtes venus chez lui il y a un an prendre une tasse de café ont trouvé le moka tellement à leur goût qu'ils n'ont point encore fini de le boire.
«Votre invitation me touche, mais je ne puis prolonger mon séjour sous votre toit patriarcal. Si la réparation de la chaloupe devait durer trop longtemps, je serais même forcé de prendre des chevaux et de remonter le long des rives du Karoun», a répondu Marcel, qui commence à trouver très longs ces jours d'attente, bien qu'il ait lié sérieuse amitié avec un théologien de grand renom, le supérieur des Aleakhs de Téhéran, installé chez le cheikh depuis l'hiver dernier.
«Je ne vous permettrai jamais de vous rendre à Avas en caravane: je craindrais que vous ne fussiez dépouillés par les tribus nomades de l'Arabistan. Quand elles ont fait une razzia dans nos provinces, elles passent la frontière; si elles dépouillent une caravane en Turquie, elles regagnent la Perse. Leur mobilité les rend à peu près insaisissables et leur assure une impunité absolue. Soyez du reste sans inquiétude: je vais écrire aujourd'hui même à Bassorah, et avant peu de jours ma chaloupe sera à votre disposition.»
Les conseils de notre hôte nous ont paru sages; nous nous sommes décidés à les suivre.
24 novembre.—Quand je quitterai Felieh, la panthère de Torkan khanoum ne maigrira pas de douleur. Ce matin encore, elle était couchée sur une terrasse voisine de l'appartement de sa maîtresse et dormait auprès d'un quartier de mouton saignant; dès qu'elle m'a entendue venir, elle s'est levée et s'est dirigée vers moi avec une mine des plus rébarbatives. Mon vieux guide l'a chassée à coups de guiveh; la bête s'est éloignée en bâillant et en frappant ses flancs de sa longue queue.
Torkan khanoum était seule dans le salon. Je lui ai demandé des nouvelles de ses compagnes.
«Toutes mes parentes sont à l'office religieux que nous célébrons aujourd'hui en l'honneur des martyrs Hassan et Houssein.
—Ne pourrais-je pas assister à la cérémonie?
—Elle vous paraîtra bien longue et bien ennuyeuse», m'a-t-elle répondu avec la désinvolture d'une musulmane mauvais teint; «néanmoins, si vous le désirez, suivez-moi, nous allons descendre à la masdjed.»